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Publié par Matthieu

Lettre de Nawal à Malak, le paysan qui a recueilli ses 2 enfants nouveaux nés.

 

 

De Nawal la femme qui chante à Malak 

 

Le 21 août 1997,

 

 

Malak,

 

Je t’écris aujourd’hui pour te remercier d’avoir sauvé et pris soin de mes enfants Janaane et Sarwane. Je ne l’ai pas fait auparavant. Je n’en étais pas capable. Quand tu m’as tendu les deux enfants,  je ne pouvais pas les considérer comme les miens. Il m’a fallu du temps. Beaucoup de temps pour apprendre à les aimer. Ils sont nés de l’horreur, ils sont nés de la torture, ils sont nés d’un viol.

 

Au début, je ne pouvais pas les considérer comme mes enfants. Je ne voyais en eux que l’homme qui m’a violée et humiliée : Abou Tarek. Mais avec le temps, leurs sourires, leurs  rires, leurs pleurs et leur innocence m’ont ramenée à la vie. Je leur ai ouvert mon cœur. J’ai réappris à aimer et à vivre. Je ne pensais pas en être capable. Je t’écris aussi pour m’excuser d’avoir changé les prénoms que tu leur as donnés. Il fallait que je le fasse. C’était pour moi une façon de rompre avec l’horreur. Ils s’appellent maintenant Jeanne et Simon. Oui, ce sont des prénoms occidentaux, car nous vivons désormais tous les trois au Canada.  Ils sont beaux et grands maintenant. Jeanne est mathématicienne et Simon est boxeur. Ils aiment la vie et sont heureux mais ils ne connaissent rien de leur passé ni de leur origine. Je ne leur ai rien dit. Je n’ai rien pu leur dire.

 

Je pensais en avoir fini avec le malheur. Mais non, il est accroché à moi.  Tu   sais, j’ai eu un autre enfant, il y a longtemps, bien avant Jeanne et Simon. Il m’a été lui aussi arraché à la naissance et j’ai  passé une partie de ma vie à le chercher,  en vain…  Hier, alors que je ne le cherchais plus, je l’ai reconnu. J’aurais préféré ne pas le revoir, ni savoir qui il était devenu. Mais maintenant je le sais et je dois vivre avec ça. C’est très dur, c’est impossible même… Après cette lettre, j’ai décidé de ne plus parler, de ne plus écrire et d’attendre la mort.

 

Jeanne et Simon ne comprendront pas, ils m’en voudront même. Ils me prendront sans doute pour une folle. A ma mort, ils devront aller à la recherche de leur passé, comprendre qui ils sont vraiment et d’où ils viennent. Ils viendront te voir et là, tu leur expliqueras le seau, les cris, les pleurs, la rivière et la prison.

 

Après toi, leur quête ne sera pas finie. Ils replongeront dans l’horreur, mais c’est indispensable.  Je n’ai pas pu leur dire : Il y a des vérités qui ne peuvent être révélées qu’à la condition d’être découvertes.  C’est ce qu’ils feront. C’est seulement après ces révélations qu’ils pourront pleinement vivre leur vie.

 

Nawal, la femme qui chantait.

 

Lettre de Nawal à Malak
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