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Publié par Mathis

Création - Perdu

Je suis né. Enfin. 9 mois que je peste contre cette attente. Que faire ? Ouvrir les yeux peut-être, ou les garder fermés et poursuivre mon rêve. Je me décide enfin et fais admirer à ces inconnus leur oeuvre, ces iris mer et charbon qu'un peintre reproduira certainement, un jour. Quel généreux je fais ! Bon, que vois-je ? Du blanc, du blanc et encore du ... ah, peut-être autre chose par là ... raté, des murs à la neige qui traîne sur le bord des fenêtres, tout est désespérément aseptisé. C'est décidé, ce monde est et restera une verrue.


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On me parle ? Quel dommage que je ne les comprenne pas maintenant, ces jeunes gens doivent avoir tant d'inutilités ennuyeuses à me dire.


Mon berceau s'ébranle, et le paysage auquel j'avais fini par m'habituer change, encore. Je tourne la tête ; le dieu qui pousse mon brancard parmi l'hostilité n'est autre qu'un pantin en blouse blanche. Il semble fatigué, éreinté même, triste, dépressif même, sûrement seul, suicidaire même. Serais-je donc le dernier enfant qu'il fait naître avant de se jeter sous un camion ? Certainement, mais ce n'est pas le propos. J'arrive dans une chambre avec ma mère, où je vais passer les trois jours les plus longs de ma vie, que je m'éviterai évidemment de commenter pour entretenir ma propre santé mentale. Disons que je les passe à dormir.


/Trois soleils plus tard/


La robe de plâtre n'aura pas duré, et de fins diamants perlent à présent la mignonne masse grise qui moutonne le ciel. Je sors enfin, bercé par les bras de mon père, qui m'installe dans notre voiture. Le voyage est plutôt court, et je n'ai évidemment rien d'autre à faire que de m'amuser avec les petites licornes qui tournent, tournent, s'entrechoquent, s'entrechoquent.


Je sors de ma voiture, et on me fait visiter un appartement : deux pièces avec balcon, cuisine, chambre, toilettes, ... rustique, mais je m'en contenterai. Maman reprend, je crois, le travail dés le  lendemain. Me voilà seul avec une inconnue, à l'âge de quatre jours, et je ne sais comment entamer la discussion puisque le non m'a pas encore permis d'en faire preuve. Alors je pense, réfléchis, découvre, chaque jour est identique pendant près d'un an.


/Trois-cent-soixante-cinq-jours-a-peu-près plus tard/


  - Allez Édouard, souffle tes bougies 


  - Mamannnn !


Et voilà, c'est mon anniversaire. J'ai commencé à marcher, un peu, et mon vocable s'enrichit de jour en jour. Toute ma famille est là, des rides aux tétines, des sonotones aux poupons, unie comme rarement auparaprès. Les instances dominantes ont pris la décision d'aller au cinéma, et c'est donc ce que nous faisons dès l'après-midi. Par la fenêtre de ma voiture, d'immenses tours succèdent aux arcs-en-ciel ; et moi, idiot, admire villes et mystères. Nous sortons de la voiture, et nous dirigeons gaiement vers le cinéma. Sur le chemin, beaucoup de SDF ; ils demandent de l'argent, mais comme dirait mon père, que deviendrions nous si nous étions généreux avec tous les pauvres que nous croisons ? Et puis eux sont déjà foutus, de constants déchets pour la société ; nos pièces n'amélioreraient pas leur condition, tandis qu'elles maintiennent la nôtre. Enfin nous arrivons au cinéma, voyons notre film et rentrons, par de mêmes paysages bien moins fascinants quand on les retrouve. Au crépuscule, je m'allonge sur mon canapé et m'endors, fatigué, sous les coups de discussions encore insensées :


  - Comment ça Albert s'est marié ? Et il ne nous a pas invités ?


  - Mais si maman, mais vous étiez, souvenez-vous, en voyage à Ouessant.


  - Ah oui, mille excuses, je me suis fourvoyé. Et donc, comment s'est-il déroulé, ce mariage ?


  - Oh à part le p'tiot qui brayait c'était pas mal ; pas moche non plus la p'tite Lisa.


  - Voyons, Maxime !


Et d'autres dialogues se poursuivent jusqu'à ce que l'embrassade de Morphée succède à celles de ma mère, et mes terribles rêves à ses cauchemardesques larmes.


/Mon père/ 


Au coeur de tous mes sommes, je pense à mon père : un homme brave, fier, charismatique. Comment ne pas l'aimer, lui, tant rameur de notre barque que naufragé de la vie. Son travail de comptable fait de ce génie un homme banal jusqu'au bout des ongles, et beauf jusque dans la moelle. Physiquement, il est plutôt original pour une fois, ses jeans s'associant bien souvent à une petite cravate fantasy noire. Voilà, je sais, mon père est certainement le genre d'homme que l'on pourrait retrouver dans les livres d'histoire, en exemple de la société du XXIème siècle, quand même sa tombe ne sera qu'un souvenir. En bref, mon père est parfait.


/Maman/


Maman, elle, est bien plus réservée. Timide, dominée, écrasée même par le poids d'un mari sans qui nous partagerions les couvertures des sans-abri dans la rue. Catholique aussi ; ne quittant jamais sa croix, le seul moyen de lui enlever serait, je pense, de lui couper le cou. Maladroite enfin, tant j'entends les escaliers maltraités par ses perpétuelles chutes. 


Les dix années suivantes sont marquées par ... rien. J'entre à l'école à trois ans, me fais des amis, apprends à lire, écrire et compter, et tant d'autres choses aussi.

Il est sept heures, je me réveille en trombes. C'est mon premier jour au collège. Je mange, me lave, m'habille et y mets une éternité tant je suis paralysé par l'idée de faire mauvaise impression. Mon père m'emmène et me recommande gentiment de bien me comporter. Ma classe : une belle bande de crétins, tellement immatures. Quel plaisir j'aurai à les dominer ! Un garçon, là-bas, semble une girafe dans la jungle ; aussi grand que maigre, c'est une proie facile. Un jour, protégé par ma meute, je m'approche, prêt à lui arracher ses quelques tripes et gagner la reconnaissance de tous les prédateurs. J'éprouve un besoin viscéral d'être le dominant, le lion, quel qu'en soit le prix. Nous l'entourons tout d'abord, et l'endormons par de doux ronronnements de sympathie. Sa solitude lui pèse, alors nous lui faisons croire qu'il est l'un des nôtres. Comme il doit sourire béatement le soir, dans son lit ! Pourtant, jamais une girafe n'a été carnivore et mes hyènes et mes tigres se mettent bien vite à le ronger. Quel jeu amusant ! Chaque jour il semble un peu plus maigre, son soleil de septembre se mouille en hiver de notre indifférence et de nos réguliers quolibets.


Ce soir, cinq décembre, je réfléchis dans mon lit. Pour la première fois, je tente d'imiter en pensée les sentiments de Léo. Son mal, sa souffrance tue notre routine. Elle permet à cinq personnes de vivre heureux, alors pourquoi s'arrêter ? Un fragile équilibre repose sur lui, et je me rends enfin compte que je tiens bien plus à ma proie qu'aux amis avec qui je la partage. L'instinct de survie prime donc sur l'état social, c'est une certitude. Et je crois que jamais je ne pleurerai tant que le lendemain matin, en apprenant que la dernière entrecôte de ma girafe aura été délicieusement broyée et retrouvée en bas de son immeuble, après une chute de trente mètres. Je suis triste non par empathie (que ressent un mort ?), mais plutôt comme un enfant à qui on casserait le jouet. Il faut alors que je m'en retrouve d'autres, et vite. Au fil des jours, mon ambition s'accroît avec mon appétit. Je suis moi-même emporté par la vague destructrice que j'ai engendré, et le kamikaze que je suis n'a d'autre moments de bonheur que le calme des repas le soir. Des haricots se baladent parfois autour de mon assiette, narguant la purée qui tente tant bien que mal de s'échapper. Elle tourbillonne puis se tait et me permet, lors de son ressac, d'en manger un peu. Le douze Février, veille de mon anniversaire, mon père m'a envoyé me balader en ville le temps qu'il s'explique avec maman. Alors, je rencontre dans le parc une fille. Elle doit avoir mon âge. Je contemple, sur son banc, de grands yeux caramel, et m'émerveille de la poésie de ses traits. Et je reste, pourquoi partir chercher d'autres beautés quand sa plus pure essence se trouve à portée de regard ? Qu'en ais-je à faire, que le temps passe ; les seuls mystères qui semblent l'indiquer sont les cernes qu'elle porte pourtant si bien. En fin, elle rentre, alors je l'imite, et n'ai pendant plusieurs jours pas d'autre pensée que son visage pâle, ses cheveux blonds et la rose fleur qui lui sert de bouche. À l'église, je ne regarde par ailleurs pas plus le cercueil de maman que les jeunes femmes sur les vitraux bleus, jaunes, marrons, pourpres, verts ... je m'y perds. Que pensais-je déjà ? Ah, oui, maman est morte. Je crois que mon père l'avait prévenue, pourtant, que les escaliers étaient glissants. Tout est de sa faute, encore une fois. Hors de la maison de Dieu, tout le monde pleure ; en fait non, il y en a un qui sourit. Je crois qu'il n'est pas vraiment heureux de la mort de maman, mais ce petit garçon a plutôt la tête aux bourgeons qui commencent à germer, à son anniversaire et aux roses qui ont résisté aux vents et marées de l'hiver, bien au chaud dans le cimetière. J'aime les roses, comme beaucoup je crois, la hiérarchie de leurs pétales, leurs couleurs plus crues encore que belles. 


Et puis, dés le lendemain, je commence à être de plus en plus insolent. Comme je ne le remarque pas toujours, c'est mon père lui-même qui me le dit. J'apprends à apprécier la pluie car elle me réchauffe plus souvent que ma couverture. Je ne sais pas vraiment pourquoi je pars, après tout ma vie est belle.


  - Que faites-vous encore là ?


  - Mon fils a fugué.


  - Eh bien, je vais finir par vous acheter une laisse pour le tenir, ce petit.


Deux septembre, c'est la rentrée, encore. Autre part. Une rentrée  sourde, de sorte que seule la sortie essore la sueur de mes yeux, le matin. De ces jours je n'entends que du noir et ne vois que du rouge, ou du marron quand la chance me pleure.


Dix décembre. Il est aube et je quitte mon utopie enneigée. Mais non, me poursuis-t-elle ? Elle est sortie, dans tous les cas, de mes rêves et a gelé dehors la ceinture de terre entourant mon immeuble. Je cours alors, le blanc de ma peau et celui de mes yeux de rejoignent et me sauvent. Je cours encore, mais la fuite est plaisir et espoir. Je cours, enfin, et vois deux colombes enlever mon père vers un autre paradis. Que font-elles ? "Que faites-vous ?". Alors elles me prennent les colombes, et comme deux cigognes  m'emmènent chez moi. Chez moi, c'est une grande bâtisse, que le blanc des barreaux éclaircit et que les rares fêlures rendent unique. Ma mère, c'est une  grande dulcinée, protectrice et salvatrice, riche et sage. Je la vois grandir, jour après ride, et chaque soir à ses côtés :


  - Le repas te plaît-il, enfant ?


  - Je crois


  - Tant mieux alors.


J'aime. C'est étonnant comme c'est facile. 


/Quelques heures passent/


Il fait froid, je crois. On me l'a dit, pourquoi ne pas le croire ? Les dalles marbrent chaque son, que le clocher tente tant bien que mal de couvrir. Mon père est revenu, après avoir consciencieusement gommé mon esquisse. Aussi solide que soit le rêve, l'aube le liquéfie toujours. Que dis-tu, l'ami ? Jésus l'a fait ? Je peux le faire alors. Hors de la sainteté, je quitte la main de mon père, m'enfuis de nouveau et, cette fois, les branches qui m'écorchent ne font étonnement que brouiller mon esprit. J'ai peur, pourtant et encore, peur maintenant que l'on me chasse, peur d'être la girafe que je moquais et plaignais. Parmi les farouches gardes aux mille bras je trébuche, tombe, me relève et trébuche en un perpétuel cycle de panique. Cinq ans s'égrainent dans le sablier que j'emporte parfois dans une maison et parfois dans une cave.

 

   Arrivé enfin le ressac : un grillage, ou plutôt une barricade de par sa hauteur et la dangerosité manifeste qu'il représente. Perdu, je me vois chercher l'entrée de cet enclos et quémander qu'on m'y accueille. Et c'est ce que l'on fait. 


  - Oh, là, vil homme, que faites vous ?


  - (sa bouche me répond, je crois, que je n'ai rien à faire ici)


  - Mais mes jambes ne voient pas, elle marchent droit et ne se posent aucune question.


  - (ses impassibles lèvres, encore, ne demandent qu'à parler : ça m'est égal, je dois vous présenter au général)


  - Quel drôle encore que celui-là ? Mais puisque c'est la règle, je m'y conformerai. 
Les autres me prendraient sûrement pour un fou, mais il me semble que seul le silence répond à l'appel. Dans les bras du garde je m'endors, sous le clapotement des ses clés et les clameurs du calme.


Au réveil il est midi, et je me rends compte que cinq hivers n'ont été qu'une vague pour moi. Je me tiens assis et le général debout face à moi : 


  - Qui êtes vous ?


  - Édouard Le Hir, général.


  - Je vous crois, et que faites-vous ici ?


  - Eh bien pour parler vrai je fuyais.


  - Je m'accorde encore une fois à votre point de vue. 


  - Accepteriez-vous, mon bon général, de m'accueillir ?


  - Pas le moins du monde, mais je peux si vous y tenez placer devant vos yeux une carte et vous indiquer par la même occasion la cité la plus proche.


J'acquiesce, alors c'est ce qu'il fait ; au contour de mes yeux il y a la mer, bleue, bien qu'à droite se dessinent miraculeusement quelques lambeaux de vert. Ce même vert, en revanche, recouvre mes iris et s'y reflète, cachant l'azur que j'y déscellais il y a longtemps. Mes pupilles, enfin, se parent d'un point aussi brun qu'elles, apparemment nommé "Paris". C'est donc par là que j'irai. En sortant du campement, mon coin de l'oeil me fait voir des rangées et des rangées de pantins dans un simulacre de guerre. À gauche, en revanche, ce sont les fusils qui se bousculent et me font presser le pas, je dois quitter cet asile ! Je crois être fatigué, mais je ne peux m'arrêter encore alors que la liberté se rapproche. Non, mon cerveau dormira et mes jambes marcheront seules, s'il le faut, vers les lumières. 


/Trois mois plus tard/


Froid. Je crois qu'il fait froid, à nouveau, et maintenant seule ma peau me le dit. Je la crois moins. Pourquoi ne serait-ce pas les méprisants regards des passants pour ma bouteille se whisky qui me rafraichissent ? Il faut que je boive alors, j'ai un entretien cet après-midi. Je dois être en ... si au moins je pouvais me lever : " En zeirduov suov sap redia'm li's suov tialp ¿" Ils passent, indifférents, et je les entend si souvent chuchoter sur ces putains de profiteurs. Malgré tout, malgré l'absence de toit, de toi, je suis heureux comme jamais auparavant. Et les caresses d'hiver tombent, de nouveau, gelant ma routine et me laissant admirer, écouter, rêver. Pour la première fois depuis mon innocence, je suis libre. Mais qu'est-ce-que la liberté si on la consomme à mendier et se saouler ; je consume une chance que tout Homme voudrait : "Zedia-iom, éitip ¡" Rien, toujours rien, sauf bien sûr les indifférents passants maintenant jaloux : "ZEDIA-IOMMMMM". Je la vois enfin, la lueur. Un vieillard vient à moi, me regarde, inspecte ma peau blanche comme celle d'un animal. S'il m'aide, alors je serai une bête, pour toujours. Il m'aide. Je serai une bête, pour toujours. Levé, je le suis jusque chez lui. Dans la maison, je ne vois rien qui ne vaille mon appartement d'autrefois vingt fois. Le décor est bien évidemment disgracieux, sans intérêt, et je ne veux que m'évader de cette nouvelle prison qui se présente. Or, je n'en fais rien, et le sage m'invite près du feu. Je reste là trois heures, à converser ; cet homme me paraît généreux, mais quelle gloire à la miséricorde quand elle n'est qu'un cas de conscience ? Le vieux m'achète une photo contre une mie de pain, puis me jette dehors à nouveau. Alors je pleure, pour la deuxième fois, et mes eaux font fondre le manteau soyeux que m'avait dessiné le ciel. Que faire, maintenant ? Je suis inutile, je le sens, et ma mort n'intéresserait pas plus ces satanés parisiens qui me découvriraient que mon père, là-bas, à Brest. Tandis que je marche, on croirait entendre des rires par là, tôt happés par une voiture où s'entassent tous ceux pour qui je compte : Norbert, Oscar, Benoît, Olivier, Didier, Yannis et j'en passe. Les enfants me bousculent, croyant sûrement écraser une ombre, et le vent lui-même projette en bourrasques les feuilles qu'au Printemps Automne a cueillies. Ennuyante, dites-moi, cette liberté. Que faire ... je sais ! Je vais suivre un oiseau. J'en recherche un, noir de préférence, dans le ciel bleu nuit. Un corbeau peut-être ? Tiens, en voilà un qui passe. Je cours alors après lui, par des ruelles désertes que j'aurais fui si je n'étais libre. Et enfin, dans l'une d'elles, l'oiseau s'arrête. Je crois ... j'ai l'impression qu'il m'attend. Son plumage semble aussi beau que triste ... il me fait signe. Que dois-je, faire, divin corbeau ? Te suivre ? M'accrocher ? Je vais le faire, je le peux. Et il me prend, doucement, tendrement, et vole avec moi. En-bas, dans la neige noire, mon corps gît, perdu, encore perdu.

 

 

Tableau de Magritte

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Lilou 05/02/2017 11:41

Brillant, j'adore !

Mathis 09/02/2017 19:54

Merciii