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Publié par i-voix

Scoop - Louise Labé l'oulipienne !Scoop - Louise Labé l'oulipienne !

Louise Labé et les fakes

 

En 1555, l'imprimeur Jean de Tournes publie à Lyon un recueil des œuvres de Louise Labé "revues et corrigées par la dite dame".

La « belle Cordière » plaide dans sa préface pour que les femmes occupent toute leur place dans le monde de la culture, pour qu’elles se parent de la gloire que donne l’écriture « plutôt que de chaînes, anneaux et somptueux habits, lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres que par usage. »

Bien des rumeurs et légendes ont entouré la vie de Louise Labé, « lyonnaise » :

  • Amoureuse du futur Henri II, elle l’aurait accompagné en habit masculin jusqu’à Perpignan où elle aurait combattu en armes sous le nom de capitaine Loys.
  •  Elle fut en son temps considérée par certains comme une femme aux mœurs légères : « cette prostituée de bas étage que l’on nommait, en partie à cause de sa beauté, en partie à cause du métier de son mari, La Belle Cordière ; cette impudique Louise Labé, que chacun sait avoir fait profession de courtisane publique jusqu’à sa mort. » (Jean Calvin)
  •  En 2006, dans son ouvrage Louise Labé, une créature de papier, l’universitaire Mireille Huchon va même jusqu’à prétendre qu’elle ne serait qu'une imposture : une fiction élaborée par un groupe de poètes autour de Maurice Scève.

 

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Georges Perec et l'OuLiPo

En 1969, l'écrivain Georges Perec publie le roman La disparition. L’histoire se déploie autour de la disparition du personnage principal, Anton Voyl. Le roman a surtout pour originalité d’être écrit selon la règle du lipogramme : il ne comprend pas une seule fois la lettre E !

Le roman de Georges Perec est emblématique d’un mouvement littéraire fondé au début des années 60 par François Le Lionnais et Raymond Queneau : l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) considère la contrainte comme la source de la créativité.

Source image Perec

Source image Roman

Anton Voyl n'arrivait pas à dormir. Il alluma. Son Jaz marquait minuit vingt. Il poussa un profond soupir, s'assit dans son lit, s'appuyant sur son polochon. Il prit un roman, il l'ouvrit, il lut; mais il n'y saisissait qu'un imbroglio confus, il butait à tout instant sur un mot dont il ignorait la signification.Il abandonna son roman sur son lit. Il alla à son lavabo; il mouilla un gant qu'il passa sur son front, sur son cou.
Son pouls battait trop fort. Il avait chaud. Il ouvrit son vasistas, scruta la nuit. Il faisait doux. Un bruit indistinct montait du faubourg. Un carillon, plus lourd qu'un glas, plus sourd qu'un tocsin, plus profond qu'un bourdon, non loin, sonna trois coups. Du canal Saint-Martin, un clapotis plaintif signalait un chaland qui passait.
Sur l'abattant du vasistas, un animal au thorax indigo, à l'aiguillon safran, ni un cafard, ni un charançon, mais plutôt un artison, s'avançait, traînant un brin d'alfa. Il s'approcha, voulant l'aplatir d'un coup vif, mais l'animal prit son vol, disparaissant dans la nuit avant qu'il ait pu l'assaillir.

Incipit du roman La disparition

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La disparition de Louise Labé ?

Rétablissons une vérité historique : non seulement Louise Labé a écrit de magnifiques sonnets, mais elle doit même être considérée comme la véritable inventrice de l’OuLiPo !

Il n’est qu’à considérer les patronymes des pseudo-fondateurs du mouvement pour se rendre à l’évidence.

François Le Lionnais est né à Boulogne-Billancourt : son patronyme serait-il une simple coïncidence ? Nous ne le croyons pas : il s’agit bel et bien d’un hommage rendu à la capitale de la Renaissance française dont Louise Labé fut une des voix les plus novatrices.

Et le nom même de Raymond Queneau, si bizarre, ne viendrait-il pas lui aussi de Louise Labé ? Dans sa lettre-préface à Mademoiselle Clémence de Bourges, lyonnaise, elle appelait les femmes à « passer ou égaler » les hommes « non en beauté seulement, mais en science et vertu » : « à élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux ». Un hasard paranomastique ? Là encore, nous ne le croyons-pas. Surtout pour un mouvement littéraire qui a pu se définir ainsi : « « l'OULIPO, c'est l'anti-hasard » (Claude Berge).

On sait que l'OuLiPo s'est donné pour missions non seulement d'inventer et d'expérimenter de nouvelles contraintes, mais aussi de recenser "les plagiaires par anticipation" (terme savoureux que reprendra à son tour l'essayiste Pierre Bayard) : les écrivains qui tout au long des siècles ont goûté le pouvoir  créatif de la contrainte.

Or, si l'Oulipo a rendu hommage à la virtuosité technique des Grands rhétoriqueurs du début de la Renaissance, le mouvement s'est bien gardé d'évoquer Louise Labé comme poétesse fondatrice tant elle a su exploiter les contraintes et les potentialités du sonnet marotique. Une nouvelle tentative pour effacer la Belle Cordière de l'histoire de la poésie ? Comme si les femmes, une fois de plus, devaient renoncer à leur place dans une littérature qui, patrimoniale ou avant-gardiste, serait avant tout une affaire d'hommes ?

Les membres de l'OuLiPo en 1975 : où sont les femmes de lettres ? qui a effacé Louise Labé ?

Les membres de l'OuLiPo en 1975 : où sont les femmes de lettres ? qui a effacé Louise Labé ?

Louise Labé, fondatrice de l'OuLiPo : les lycéen.nes i-voix en apportent aujourd'hui la preuve !

Dans le grenier de sa maison brestoise, une élève (qui, par modestie, a préféré garder l'anonymat) a même retrouvé un stupéfiant manuscrit : les Sonnets de Louise Labé écrits de la main de la Belle Cordière elle-même !

Or ce manuscrit présente d’intéressantes variantes par rapport au recueil publié en 1555 par Jean de Tournes. Des variantes particulièrement originales puisqu’on découvre que Louise Labé y invente le lipogramme cher à l’auteur de La disparition : dans tous les vers originaux de ces sonnets manuscrits il manque la lettre E !

Les lycéen.nes i-voix, qui goûtent tout au long de l'année sur leur blog le pouvoir créatif des contraintes, ont aussi le souci de la vérité historique et le gout de l'analyse. En témoigne cet atelier de travail singulier, intitulé "Louison Lab" : un ouvroir de retranscription et de commentaire des décasyllabes oulipiens de la belle Cordière.

Les lycéen.nes i-voix dans leur i-ouvroir de littérature potentielle ...

Les lycéen.nes i-voix dans leur i-ouvroir de littérature potentielle ...

Ces vers sans E de Louise Labé vont être enfin révélés :

- le 13 mars 2018 sur Twitter dans le cadre de l'opération #JourSansE ...

- puis sur le blog i-voix avec annotations autour des variations observées...

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