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Publié par Livorno



EXTRAIT

Caligula, (éclatant, se jette sur lui et le prend au collet; il le secoue).
   « La solitude ! Tu la connais, toi, la solitude ? Celle des poètes et des impuissants. La solitude ? Mais laquelle ? Ah ! tu ne sais pas que seul, on ne l’est jamais ! Et que partout le même poids d’avenir et de passé nous accompagne ! Les êtres qu’on a tués sont avec nous. Et pour ceux-là, ce serait encore facile. Mais ceux qu’on a aimés, ceux qu’on n’a pas aimés et qui vous ont aimé, les regrets, le désir, l’amertume et la douceur, les putains et la clique des dieux. (Il le lâche et recule vers sa place.) Seul ! Ah, si du moins, au lieu de cette solitude empoisonnée de présences qui est la mienne, je pouvais goûter la vraie, le silence et le tremblement d'un arbre ! (Assis, avec une soudaine lassitude.) La solitude ! Mais non, Scipion. Elle est peuplée de grincements de dents et tout entière retentissante de bruits et de clameurs perdues. Et près des femmes que je caresse, quand la nuit se referme sur nous et que je crois, éloigné de ma chair enfin contentée, saisir un peu de moi entre la vie et la mort, ma solitude s’emplit de l’aigre odeur du plaisir aux aisselles de la femme qui sombre encore à mes côtés. »

 

Il a l’air exténué. Long
silence. Le jeune Scipion passe derrière
Caligula et s’approche, hésitant.
Il tend une main vers Caligula
et la pose sur son épaule.
Caligula, sans se retourner,
la couvre d’une des siennes.


Albert Camus, Caligula, Acte II, scène XIV, in Théâtre , Récits, Nouvelles, Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 1962, pp. 59-60.
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