Interprétation / Election - Jérôme Leroy
J'ai choisi d'interpréter ce poème parce qu'il est mon préféré. Il faisait 4 pages, mon ordinateur a fabuleusement planté un nombre incalculable de fois avant que je n'arrive à en voir le bout, mais je tenais à le réécrire. Pourtant, pour des raisons de droit d'auteur, j'ai dû en tronquer plusieurs morceaux, il manque donc un bon tiers du poème. J'ai préservé les vers les plus importants à mes yeux. Voici donc :
Anaphore
Je veux écrire une longue conversation érudite dans une
décapotable
Je veux écrire un manuel d'extinction civique
Je veux écrire les accents des empires disparus
Je veux écrire pessoa pasolini et proust
Je veux écrire la chute de l'économie spectaculaire marchande
Je veux écrire les conversations décousues dans un conseil de
nuit
Je veux écrire ma mythologie portative et celle de mon époque
Je veux écrire un matin à tel-aviv
Je veux écrire un soir à ramallah
Je veux écrire moscou en 1980
Je veux écrire l'idéogramme qui signifie pékin
Je veux écrire amy le corps d'amy qui prend tous les péchés
du monde
Je veux écrire l'élégance la science la violence
Je veux écrire rimbaud et marx marx et rimbaud
(...)
Je veux écrire avant les assassins
Je veux écrire après la fin du monde
Je veux écrire rien que la terre sans google earth
Je veux écrire paul morand et blaise cendrars
Je veux écrire l’inventaire impossible
Je veux écrire une baignade à varna
Je veux écrire une bouteille de selosse (et la boire aussi)
(...)
Je veux écrire mes matins à roubaix
Je veux écrire mon collège frontalier
Je veux écrire tressées
Je veux écrire mes adolescentes impériales
Je veux écrire leur accent dans le vers français
Je veux écrire le nom des ethnies parce que l’origine est une
rêverie
Je veux écrire l’oubli du nom des ethnies parce que je suis universaliste
Je veux écrire wolof peulh sonynké toucouleur
Je veux écrire après toi et puis après toi et puis après toi encore
Je veux écrire la mort de mon père
Je veux écrire le nom des cinq comptoirs français en Inde
Je veux écrire ta voix qui les murmurait mot de passe érotique
(...)
Je veux écrire les usines en ruines de denain
Je veux écrire les utopies calmes de demain
(...)
Je veux écrire les cœurs purs des comités invisibles
Je veux écrire ce qui se dénoue la nuit corps muscles idées
mémoire
Je veux écrire engels amoureux de marie burns
Je veux écrire la théorie et la pratique qui font l’amour dans
le lit de la révolution
Je veux écrire la devise sur la devise in god we trust et cracher sur les deux
Je veux écrire la peur d’oublier les sourires de hasard des
jolies filles dans la rue
Je veux écrire la peur d’oublier aussi leurs regards dans la
crispation extravagante des mégalopoles du capitalisme terminal
Je veux écrire à quatre heures du matin quand il neige
Je veux écrire à dix heures du matin quand fume le thé vert
Je veux écrire ivre jusqu’au tremblement de mes mains
Je veux écrire avec la gueule de bois jusqu’à la panique
Je veux écrire pas un jour sans une ligne
Je veux écrire fajardie n’est pas mort vous devez vous tromper
Je veux écrire lapaque poquebot dans la dérive
Je veux écrire les choses auraient pu être plus faciles
Je veux écrire les choses auraient pu être pire
(...)
Je veux écrire mes après-midi de lecture mes matins difficiles
mes soirs possibles
Je veux écrire perros à douarnenez l’élégance du fragment
scutenaire au loin
Je veux écrire le vent dans les arbres en voyage et pourquoi il
donne envie de rester dans ces petites villes d’importance
calme principauté de l’ataraxie oui décidément
Je veux écrire les intermittences du cœur qui te firent pleurer
la première fois que j’ai lu ces pages
Je veux écrire l’illusion non euclidienne du grand large cercle
cuivré dont nous sommes toujours le centre
Je veux écrire les routes perdues de naxos comme un grand sud dans un petit continent
Je veux écrire c’était bien être français
Je veux écrire c’était bien le monde d’avant
Je veux écrire tous mes fantômes atlantes tous mes fantômes
français
Je veux écrire je n’arrêterai jamais de citer citer c’est aimer et
plus personne ne cite et plus personne n’aime
Je veux écrire je veux écrire
Je. Veux. Ecrire.
Work in progress, 2008-20…
Interprétation
* Il s’agit du poème final (c’est l’avant dernier en vérité, mais puisque le dernier se nomme « Post-scriptum », on peut le considérer comme un épilogue en quelque sorte) qui retrace tous les autres. Je pense que ce choix peut être relié à celui de l'"inversion" des alinéas. Ceux-ci sont en effet utilisés seulement pour les lignes qui suivent la première, ce qui est exactement l'opposé de ce que nous ferions par défaut. D'ailleurs, la preuve que ce n'est pas naturel : l’auteur fait l’inverse de ce qu’il faisait dans le reste du recueil. Comme si son livre commençait par la fin. En fait je pense que c’est justement le sens de cette présentation : c’est sans doute le premier poème qu’il ait écrit pour ce recueil, un sommaire en quelque sorte, puisque chaque vers ou couple de vers retranscrit un poème.
* Ensuite, encore en opposition aux autres poèmes du recueil, Jérôme Leroy ôte leur majuscule aux noms propres. Il exprime sa volonté d'en faire des noms à la portée de tout le monde; des noms communs.
* On remarque aussi que souvent, il y a une réponse d’un vers au précédent, un écho entre les mots, les
sens et les idées.
* Le dernier vers vient briser cette chaîne. Il est en italique, il est en anglais, il ne perpétue pas
l’anaphore. L’anglais, c’est pour que ces mots prennent une valeur internationale je dirais. L’italique, peut-être pour montrer que malgré tout ce progrès est bancal, je ne sais pas. Et l'absence
d'une "fin". Pourquoi selon lui le travail (sur l'amélioration du monde je dirais) commence à progresser en 2008, je l'ignore. Mais en tout cas, Jérôme Leroy semble optimiste pour
l'avenir.
* L'anaphore elle-même enfin, est là comme une insistance pour clamer sa passion. La volonté, la force, le rêve de tout écrire. D'écrire les gens, le monde, la vie.
Election
Je termine rapidement avec l'explication de ce choix. Premièrement parce que ce poème s'étalait sur 4 pages. C'est ce qui m'a attirée le plus, cette longueur si singulière pour un poème. Ensuite, cette anaphore qui résonne autant en moi qu'en Jérôme Leroy : "Je veux écrire". Ecrire, c'est sa vie, et c'est aussi la mienne. Ce poème parlait à mon coeur, tout simplement.
Et une dernière petite chose qui m'a fait chavirer : "Je veux écrire mes matins à roubaix". Ce vers, ce vers si simple, si spontané... Ce vers, je le prononcerai. Parce qu'il sera la concrétisation d'un rêve qui me permet de vivre.
Un rêve parmi tant d'autres qui sont nés en même temps. Celui de réécrire le monde.