Variante - Louise Labé : sonnet 23
En 1555, l’imprimeur Jean de Tournes publie à Lyon un recueil des Œuvres de Louise Labé.
En 2015, les lycéens d’i-voix découvrent à Brest un manuscrit ignoré : les Sonnets de Louise Labé écrits de la main de la Belle Cordière elle-même !
Or ce manuscrit présente d’intéressantes variantes par rapport au recueil alors publié.
Voici ces variantes enfin révélées, avec annotations par les lycéens eux-mêmes !
SONNET (1555)
Las ! que me sert que si parfaitement
Louas jadis et ma tresse dorée
Et de mes yeux la beauté comparée
A deux Soleils, dont Amour finement
Tira les traits causes de mon tourment ?
Où êtes-vous, pleurs de peu de durée ?
Et mort par qui devait être honorée
Ta ferme amour et itéré serment ?
Doncques c'était le but de ta malice
De m'asservir sous ombre de service ?
Pardonne-moi, Ami, à cette fois
Etant outrée et de dépit et d'ire,
Mais je m'assur', quelque part que tu sois,
Qu'autant que moi tu souffres de martyre.
VARIANTE
Las ! que me sert que si parfaitement
Louas jadis et ma tresse dorée
Et de mes yeux la beauté comparée
A deux Soleils, dont Amour finement
Tira les traits causes de mon tourment ?
Où êtes vous, pleurs de peu de durée ?
Et mort par qui devait être saluée (1)
Ta ferme amour et itéré serment ?
Doncques c'était le but de ta réglisse(2)
De me soumettre au joug malin du vice ? (3)
Pardonne-moi, Amant (4), à cette fois,
Etant outrée et de dépit et d'ire;
Mais je m'assur', quelque part que tu sois,
Que plus (5) que moi tu souffres de martyre.
(1) : Dans la version manuscrite apparaît le mot "saluée". On comprend que Louise Labé lui ait préféré "honorée" pour l'allitération en [r] qu'il renforce et pour éviter la redondance qu'instaure le double sens de "saluée" (= valorisée, honorée mais la mort = le salut)
(2) : Oups ! Lapsus révélateur... Visiblement, l'Amour n'aurait pas dû être la seule préoccupation de Louise Labé, son estomac, probablement gargouillant, a voulu le lui faire savoir ! Sur la version manuscrite, le mot est raturé avec force, on comprend aisément que la Belle Cordière s'en veuille d'avoir laissé une trivialité telle que la faim venir perturber sa poésie...
(3) : Vers très obscur. Le mot "joug" connote un asservissement très fort, une relation où l'homme n'est pas maître mais le Maître. Louise Labé l'a vite compris et a refusé de donner cette image là de la relation et d'elle-même. En outre, le mot mis en valeur à la rime est étrange : "vice", comme si elle jugeait elle-même selon des principes religieux son désir passé comme une faute, alors que nous savons très bien que ce n'est absolument pas le cas. Ou peut-être fait-elle référence au fait d'accorder son attention, son coeur et son désir à quelqu'un qui n'est que "regards détournés" ? De plus, du point de vue des sonorités, le vers de la version manuscrite montrait une allitération en [m] bien plus douce que celle, sifflante en [s] finalement choisie.
Notre chère Louise Labé était apparemment bien fatiguée (peut-être était-ce la faute à toutes ces "noires nuits vainement attendues" ?), heureusement, une relecture a permis correction !
(4) : Quitte à laisser la timidité derrière soi et clamer son amour, autant le faire jusqu'au bout ! La poétesse lyonnaise s'est ravisée, dans les tercets, il n'est plus question d'amour mais de regrets empreints de souffrance, "Amant" n'avait clairement pas sa place ici.
(5) : Louise Labé a manifestement aimé plus, désiré plus. Et elle veut sans doute ici voir l'homme passer du côté des "plus". Elle lui a donné l'opportunité de faire plus que "lou(er)" sa beauté, il l'a refusée, il doit maintenant souffrir plus. Pour ce qui est du sens, les mots se tenaient et percutaient peut-être davantage. Pourquoi les avoir changés ? Peut-être pour faire apparaître l'allitération tranchante en [t] ? " Qu'autant que moi tu souffres de martyre."

