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Publié par i-voix

 

 

http://www.lexpress.fr/images/jaquettes/35/9782253161035.gifALOYSIUS BERTRAND - Gaspard de la nuit

 

 

 

Le Nain

 

 

 

  J’avais capturé de mon séant, dans l’ombre de mes courtines, ce furtif papillon, éclos d’un rais de la lune ou d’une goutte de rosée.

  Phalène palpitante qui, pour dégager ses ailes captives entre mes doigts, me payait une rançon de parfums !

  Soudain la vagabonde bestiole s’envolait, abandonnant dans mon giron, — ô horreur ! — une larve monstrueuse et difforme à tête humaine !

*
    « Où est ton âme, que je chevauche ! — Mon âme, haquenée boiteuse des fatigues du jour, repose maintenant sur la litière dorée des songes. »

  Et elle s’échappait d’effroi, mon âme, à travers la livide toile d’araignée du crépuscule, par-dessus de noirs horizons dentelés de noirs clochers gothiques.

  Mais le nain, pendu à sa fuite hennissante, se roulait comme un fuseau dans les quenouillées de sa blanche crinière.

 


 

http://idata.over-blog.com/3/43/37/99/Mythes/Diego_Velazquez_Sebastian-de-Morra.jpg

VELASQUEZ (1645)

 

 

 

 

La Ronde sous la cloche

 

 

 

   Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean. Ils évoquèrent l’orage l’un après l’autre, et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement les ténèbres.


  Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée d’éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l’averse dans les bois.


  La chanterelle de mon luth, appendu à la cloison, éclata ; mon chardonneret battit de l’aile dans sa cage ; quelque esprit curieux tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre.


  Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs s’évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie brûler comme une torche dans le noir clocher.


  Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de l’enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les maisons voisines l’ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean.

 

 


  Les girouettes se rouillèrent ; la lune fondit les nuées gris de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin secoué par l’orage.

 

 

 http://features.cgsociety.org/stories/2006_04/gothic_choir/graveyard.jpg

FRIEDRICH - Cloister Graveyard in the Snow (1810)

 

 

 

 

Le clair de lune

 

Réveillez-vous, gens qui dormez, Et priez pour les trépassés.

Le cri du crieur de nuit.


 

 

Oh ! qu'il est doux, quand l'heure tremble au clocher,  la nuit, de regarder la lune qui a le nez fait comme un carolus d'or !


Deux ladres se lamentaient sous ma fenêtre, un chien hurlait dans le carrefour, et le grillon de mon foyer
vaticinait tout bas.


Mais bientôt mon oreille n'interrogea plus qu'un silence profond. Les lépreux étaient rentrés dans leurs
chenils, aux coups de Jacquemart qui battait sa femme.

 
Le chien avait enfilé une venelle, devant les pertuisanes
 du guet enrouillé par la pluie et morfondu par la bise.


Et le grillon s'était endormi, dès que la dernière bluette avait éteint sa dernière lueur dans la cendre de la cheminée.


Et moi, il me semblait, - tant la fièvre est incohérente ! - que la lune, grimant sa face, me tirait la langue
comme  un pendu !

 


 

http://emsworth.files.wordpress.com/2008/10/friedrich-man-and-woman-contemplating-the-moon-1834.jpgFRIEDRICH - Man and Woman Contemplating the Moon (1834)

 

 


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