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Publié par Anaelle

 

PREFACE

 

 

 

 

          Comme mon secret est écrit dans mon livre La place, aujourd'hui il est écrit entre les lignes de mon visage, et les regards s'y cognent : je perds pied dans la folie des profondeurs. C'est pour ça qu'aujourd'hui je décide de répondre aux "détracteurs du genre" et de justifier mes actes, mes traces.

 

 

 

 

          Tout d'abord, l'autobiographie est un exercice difficile, mais intéressant. En effet, avez-vous déjà ne serait-ce que tenté de commencer votre propre histoire ? Il n'y a rien de plus compliqué que de se mettre en tenue d'Eve devant un auditoire inconnu, de se mettre à nu avec ses qualités mais aussi ses défauts, sans mentir, sans passer sous silence des instants douloureux, ridicules comme le disait Rousseau. Beaucoup en sont incapables. C'est un exercice d'autant plus difficile qu'il ne faut pas inventer, il faut faire appel à la mémoire défaillante, faire une entière confiance à ses proches, creuser, fouiller, chercher, en vain ! C'est un exercice délicat. Souvent les auteurs d'autobiographie cherchent à se justifier dans leur choix d'écrire leur propre histoire, un genre pas assez reconnu semble-t-il par des gens comme vous, les douteux... Il n'y a pas à le faire, on raconte une histoire comme une autre, sauf qu'elle est vraie et qu'elle nous concerne entièrement. A mes risques et périls de me voir du jour au lendemain devant le tribunal.

 

 

 

 

          Comme je viens de le dire, il n'y a pas à se justifier, mais je vais le faire pour vous voir pâlir de vos torts !

 

          Je dois dire que quand on écrit, c'est qu'on a quelque chose à se reprocher, on écrit pour se faire pardonner. J'ai renié mes parents en quelque sorte en passant dans le monde bourgeois ; je pense les avoir trahis, m'être éloignée comme si j'avais eu honte. C'est humain. J'ai besoin de savoir que quelqu'un sait que je m'excuse, que je regrette. Mais c'est aussi et surtout pour la mémoire de mon père qui s'est battu, débattu, lui que je regrette tant.

 

          Ne vous êtes-vous jamais remis en question ? L'écrire est une façon de laisser une trace, c'est aussi une fuite de ne pas avoir été capable de le dire avant. Je suis ennuyée de le faire, mais c'est comme un devoir.

 

 

 

 

         Une vie, c'est éphémère, c'est banal. On crée pour s'évader, mais moi je garde les pieds sur terre, alors je vie et je raconte ma vie. A moi, à mon père, à tous ceux qui veulent se reconnaître. Quelqu'un meurt et on oublie peu à peu ce qu'il a fait, ce qu'il est devenu, son identité, ses gestes et sa voix, son visage et sa corpulence. Moi, je n'oublie pas, au contraire je me rappelle, je lutte contre la dispersion, je focalise. Comme Pérec, je me souviens. L'autobiographie permet de faire le point. Où en suis-je?  Où ai-je démarré ? On mélange tout, mais le tout c'est de savoir. Le temps n'a pas de sens, contrairement aux actes.

 

 

 

 

           C'est vrai, je garde une partie du secret, il faut du mystérieux. Je ne veux pas tout dévoiler sur moi et surtout sur mon père. J'ai voulu montrer comment indirectement la vie, la société, est départagée. Pour moi, il est plus simple de parler de quelqu'un d'autre. C'est pour ça que mon autobiographie prête à confusion. Souvent les gens me demandent: "Pourquoi avoir parlé essentiellement de votre père alors que vous écrivez dans le genre autobiographique ?" Je dois dire que je me retrouve en lui, j'ai de la reconnaissance, je m'y vois.  Tout comme Georges Pérec, j'adopte le ton froid et serein pour relater les souvenirs, je suis témoin comme tant d'autres. C'est comme s'écrire à la troisième personne. C'est moins personnel, c'est moins difficile de s'exposer sans doute. C'est une manière aussi de ne pas dériver sur quelque chose d'égoïste, d'imbu de soi.

 

 

 

         Mon projet de départ, je n'en sais rien. Aujourd'hui j'ai écrit, je me sens libéré de quelque chose qui me modait le coeur. J'ai fait ce que j'avais à faire. Pour mon père, sa mémoire et la mienne. Quoi qu'en pensent les coeurs de pigeons déplumés de tout argument.

 

 

 

 

 

Anaelle Ernaux

 

 

 

 

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