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Publié par Jérémie

C'est d'abord sa frimousse, avant de voir son pouce, qui m'a fait ralentir. Je roulais depuis une heure peut-être, dans la poubelle qui me sert de bagnole. Quand je dis poubelle, je pèse mes mots : " déchetterie " serait plus proche de la réalité. Un vieux cendar est posé sur l'accoudoir. Vide, propre et tout et tout. Seulement s'il est propre c'est parce que l'un d'entre nous - je ne sais plus lequel -, l'a renversé. La plupart de mes souvenirs dans cette voiture sont assez flous. L'acool ingurgité tel une bande de clochards a dû finir par imbiber mon cerveau. Le sol est jonché de mégots, plus ou moins douteux. Les cendres ont dû, avec le temps, se mélanger au sol dont la couleur est entre le noir et le gris. Cendré, justement. Mieux vaut éviter de nettoyer ; on a trop marché dessus pour que l'aspirateur les détache - et de toute façon, je n'ai pas les moyens de m'en payer un -, et à la main... Et bien, ce serait à nos risques et périls. La banquette arrière est complètement déchiquetée, mes remerciements au clébard qui a décidé de faire de nous sa famille d'accueil ; nous n'étions pas vraiment en état de le faire sortir. Une couverture très laide dissimule tant bien que mal son passage. Quant au coffre, lieu de squat habituel des soirées improvisées... N'en parlons pas.


Elle se tenait debout, seule, sur le bord de l'autoroute. Dans ses mains, un sac en faux cuir, qu'elle semble avoir du mal à porter. Pourtant, ses mains restent crispées dessus et elle promène son regard, anxieusement, comme si quelqu'un allait jaillir de l'obscurité et lui piquer sa besace qui avait dû coûter une douzaine d'euros à tout casser. Elle est jolie, peut-être trop. Il y a quelque chose de louche dans sa façon de se tenir et de regarder partout en même temps. Mais elle a de la chance ; aujourd'hui, j'ai eu envie de sortir. Pas sortir dans le sens habituel. Acheter quelques bières au Leclerc du coin, aller voir le match, retourner au Leclerc pour trouver de quoi finir la soirée, arriver au bar complètement faits, se faire virer, en fumer quelques uns, siffler les jolies filles, se prendre une ou deux baffes et se faire menacer par les flics... J'aime bien ça d'habitude, mais pas ce soir. Non, aujourd'hui, j'ai besoin de tranquilité. Alors j'ai sorti la poubelle, pour faire un tour. Je reviendrai demain matin, et je dormirai toute la journée. Tant pis. De toute façon, pour ce que j'en fais quand je suis réveillé... En voyant l'auto-stoppeuse, j'ai hésité un peu, pour finalement garer mon véhicule dans la file d'urgence. Sa voix à la portière a ce ton de prière de celles qui savent mentir. On aurait dit une scène de cinéma de seconde zone, avec moi dans le rôle du type louche qui embarque la blondasse à forte poitrine faire un tour dont elle reviendra avec quelques morceaux en moins. Elle avait un visage d'actrice, d'ailleurs, mais pas vraiment du même registre. Une actrice des années 50, plutôt. Audrey Hepburn en moins classe. Je m'attendais preque à son accent quand elle m'a annoncé : " Ni perdue, ni mendiante, j'suis étudiante. Dans ta caisse brinquebalante, ta route, est-ce Nantes ? " Formulation bizarre qui sentait le français appris vite fait dans le guide du routard lu à la va-vite. N'empêche, il ne devait pas être très frais son guide, vu la place des mots dans sa phrase. Je n'avais pas tout compris. Bien sûr, c'était pas mon chemin, mais j'ai senti mes mains vissées sur le volant. J'ai jamais été audacieux, mais j'ai senti mes yeux glisser sur ses collants. J'ai vaguement hoché la tête, l'invitant tacitement à s'assoir avec un sourire qui devait ressembler à une grimace. Je n'ai jamais su sourire correctement.


On a passé Paris, et la ville canari, on l'atteindra demain. Aucun de nous deux n'a tenté d'engager la conversation. J'avais l'impression qu'elle crèverait d'une crise cardiaque au moindre son inattendu. Pourtant, ce n'étaient pas les questions qui manquaient à l'appel. Pourquoi, surtout. T'as passé les six heures, dans le rétroviseur, à torturer tes mains. Pourquoi cette nervosité ? Pourquoi ce regard anxieux, rivé sur le goudron et les lignes blanches qui défilent ? Pourquoi te retourner si souvent, comme si la mafia nous suivait avec des mitraillettes vissées au capot ? Court vêtue, impatiente... Qui es-tu ? Diantre. Qu'as-tu vu qui te hantes pour que tu mentes ? Quelque part, plus on se taisait et mieux j'avais l'imrpession de la connaître. J'inventais des réponses à mes interrogations et j'étais passé de la troisième à la deuxième personne sans y penser. Dans ma tête. J'avais une envie pathétique de la protéger presque, de lui ôter cette peur dont je ne connaissais même pas la cause. J'aurais tout donné pour un sourire, ou un simple regard serein.


Bien sûr, c'était pas mon problème. Mais quand j'ai vu l'emblème d'une station Texaco... J'ai jamais été audacieux, mais sur le parking silencieux, j'ai garé mon tacot. Une station essence. Elle est sortie tout de suite, sans sourire, mais avec une sorte de reconnaissance dans le regard, qui m'a touchée. D'un coup, je me suis senti à la limite de culpabiliser à l'idée de faire ce que je m'apprêtais à faire ; mais je savais que si je ne le faisais pas, tout ça tournerait mal. Un pressentiment. Trois minutes d'absence... Il m'en fallait bien moins pour ouvrir son sac. Y trouver dix plaques et une arme de poing. Alors tour à tour, je fus pris par l'étonnement puis la panique. Je sentis, pour ne rien arranger, une de ces bonnes vieilles crises d'asthme pointer le bout de son nez. Ma ventholine m'aida à remettre mes idées en place. Je me demandais ce que j'allais faire. Prendre l'argent, partir, la laisser là ? C'était sans doute le choix dans lequel je gagnais le plus. Mais je n'en avais pour ainsi dire aucune envie.


Quand je la vis ressortir, baladant son regard furtif sur tout le parking avec sa caractéristique anxiété, l'indécision me reprit. Dangereuse. Envoûtante. Religieuse mante. Je la revois, chancelante, quand je la plante. Son visage un peu plus détendu se décomposa devant mes yeux. J'aurais pu garder l'argent, seulement elle me faisait un peu pitié. Un peu peur, aussi. Au fond, je devais être tombé amoureux. Avec une violence résignée, j'ai lancé le sac par la fenêtre, disant par la même occasion adieu à l'aspirateur, et j'ai repris ma route, dans le sens inverse. Je ne me suis pas arrêté jusqu'à chez moi, dans mon minuscule appartement qui ne changerait pas.


Bien sûr, parfois je m'en souviens. C'est alors que revient la question lancinante. Si j'avais été audacieux, qu'aurais-je vu sous les cieux qui s'étalent sur Nantes ?

 

⎯⎯⎯⎯⎯⎯⎯

 

 

Hypotexte :


 


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M


Sympathique tout ça !



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J


Captivant :)



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J


Merci à vous :)



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M


Belle chute !


Belle écriture !


Et belle leçon : "Il serait temps d'inquiéter notre culture, si française, de l'intellect. De réahabiliter le corps dans le champ de la pensée. Le corps est très impliqué dans l'écriture (...).
Nous aimons tout ce qui est physique et musical. Et l'oralité : la langue qui rencontre le corps." (François Bégaudeau)


Merci Jérémie.



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