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Publié par Marie

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Fragment 0

 

         Siglufjörour, port de pêche de la commune de Fjallabygo au nord de l’Islande. Dans une petite maison, non loin de là, vit la famille Jonbjörn. Le père Hallgeir rencontre sa femme Unna à la fête du hareng, organisé tous les hivers en l’honneur de ce poisson qui fait la richesse de cette région. En 1937 ils s’unissent dans la chapelle de Fjallabygo et un an après Unna donne naissance à un petit garçon, Halldor. Elle lui offre un ourson en peluche, jouet qu’a tout petit garçon à cette époque, mais lui donne un caractère unique en lui cousant deux corolles de renoncules dorées à la place des yeux.

         Hallgeir part tous les jours en mer, parfois il y reste plusieurs semaines, mais toujours il revient. C’est le pêcheur le plus respecté de la commune, il commande le plus grand bateau de Siglufjörour. Halldor, lui, fait le tour de la ville dans les bras de sa mère qui a les yeux illuminés d’une lueur dorée en présentant son fils, sa plus grande fierté,  à ses proches.

         Unna est très connue et aimée de tous. Elle a un talent pour la peinture et expose ses toiles un peu partout dans la rue quand il fait beau. Elle aime peindre de tout, des paysages, des voisins, des animaux, mais aussi des souvenirs de son enfance à elle. Elle se rappelle de tous les beaux moments de son enfance, surtout ceux passés avec son père qui lui apprit à dessiner et qui lui a transmis son amour pour les couleurs. 

         La pêche bat son plein, et avec elle la guerre. La mer se vide, les pêcheurs reviennent bredouilles. La misère s’installe à Fjallabygo. Les plus fragiles meurent de fin. Cet hiver 1940, plusieurs Islandais émigrent vers des terres plus luxuriantes, ainsi que la famille Jonbjörn qui navigue vers l’Allemagne, qui ne sera qu’une escale avant d’atteindre la Suisse, pays neutre en ce temps de guerre.

         Le bateau des Jonbjörn arrive au port de Hambourg dans la nuit du 26 décembre. Ils sont accueillis par des membres de la famille de Hallgeir qui a émigré une année auparavant.  Le quartier est miséreux, mais les habitants si chaleureux que cela se remarque à peine. Halldor y grandit parmi d’autres enfants émigrés. Son père qui revient épuisé du seul travail qu’il a trouvé dans le port, parle de la Suisse mais aussi d’un pays magnifique où la guerre n’a pas lieu d’être, où les mers donnent encore leur richesse en échange de la sueur des hommes.

         Ce pays devient une obsession pour Hallgeir. Il entend des tas de légendes, d’histoires à propos de cette terre au port d’Hambourg par ses collègues infortunés. Halldor passe ses soirées à écouter ces histoires pendant que sa mère prépare à manger, mais ne tenant plus en place et taraudé par la faim, n’en écoute jamais la fin.

         Mais Hallgeir entend aussi de drôle d’histoire au port. On le questionne sur le dieu auquel il croit, sur ses origines mais il ne répond qu’évasivement. N’y prêtant pas attention, pensant que ce sont juste des questions indiscrètes. La guerre aussi est bien présente, il en entend parler, mais tout cela lui semble bien loin. D’ailleurs dans le petit quartier miséreux où vit la famille Jonbjörn, personne n’y fait vraiment attention, tout le monde attend son laissez-passer pour une destination finale et des jours meilleurs avec un espoir infaillible.

         Halldor vit bien loin de ce monde d’adulte, aussi jeune soit il, il passe ses journées à se balader dans les environs avec les enfants de son voisinage et s’invente des aventures, accompagné de son ours en peluche qu’il ne quitte jamais. En rentrant un soir d’une de ses innombrables escapades, il trouve son père et sa mère dans la petite cuisine de leur petit appartement. Ils rient, ils sont heureux, Hallgeir annonce que leur départ est pour bientôt et se lève et danse dans toute la pièce.

         Plus tard dans la soirée, Unna donne à son fils un petit ruban avec le nom « Magnus » brodé en plusieurs couleurs différentes. C’est celui de son grand-père, c’est lui qui donna l’envie et tout le talent de Unna pour la peinture, son amour des couleurs et des formes. Cela fait un moment que Halldor n’a plus senti l’odeur des toiles de sa mère. Elle lui promet que dès qu’ils seront en Suisse, elle se remettra à peindre des paysages et des souvenirs de son enfance, comme elle faisait autrefois à Fjallabygo. Quand elle parle de leur ancienne vie en Islande, Halldor perçoit de petites perles au coin de ses yeux, mais ne sait pas pourquoi elles sont là.

         Cet été 1943 est très chaud. A Hambourg, la puanteur du port remonte les rues comme chaque été. Mais aujourd’hui ce n’est pas grave, puisque la famille Jonbjörn et l’ourson Magnus se préparent pour le départ. Demain ils prennent la route vers le sud pour atteindre la Suisse. Halldor demande à son père pourquoi la Suisse, et celui-ci lui répond que c’est juste le temps que la guerre se finisse, après ils retourneront en Islande si les poissons sont revenus ou ils iront jusqu’à ce magnifique pays de l’autre côté de la mer.

         Halldor s’endort cette nuit là en essayant de retrouver le nom de ce fameux pays, mais n’y arrive pas et sombre dans un profond sommeil. Sommeil qui est interrompu par une sirène, forte et lancinante, venant de partout. Halldor est assourdi et pleure d’incompréhension. Sa mère vient le chercher précipitamment et lui parle, mais il n’entend rien dans ce vacarme. Bientôt, la terre se met à trembler à certain moment, déséquilibrant Unna. Ceci est précédé par un sifflement aigu, angoissant et une explosion assourdissante.

         Halldor est brinqueballé dans tous les sens dans les bras de sa mère. Il tient Magnus à bout de bras. Son père les suit de près et bientôt ils sont tous les quatre dans la grande cave de l’immeuble. Halldor reconnaît les voisins et les enfants du quartier à travers ses larmes. Tout le monde s’est tu, laissant les bombes s’abattre dans le plus grand fracas. Quelques sanglots par ci, par là, mais seule la peur est omniprésente.

         Les sifflements redoublent et bientôt un sifflement retentit très fort, et tombe près de la cave. Le souffle détruit la moitié de l’abri de ce quartier. La panique prend la place de la peur, Unna saisit Halldor par la main et l’entraine dehors. Une explosion fait trembler à nouveau le sol, cette fois-ci la bombe est tombée sur la cave, Halldor regarde avec effroi disparaître sous des flammes son père qui n’a pas eu le temps de sortir.

         Unna le secoue et reprend sa course, elle ne sait pas où aller. Tout ce qu’elle veut, c’est fuir ce cauchemar. Halldor voit des immeubles en feu, les pavés de la rue retournés, des silhouettes sur le sol, couvertes de flammes ou de sang. Un énième sifflement retentit, suivi d’une explosion tout près d’eux. Soudainement, Halldor sent sa main se libérer, il lève les yeux et voit sa mère danser dans le feu. Elle hurle, emprisonnée dans un linceul de flamme. Le petit garçon serre très fort son ourson devant cette scène, sa respiration se fait courte et précipitée. Ça le brûle à l’intérieur, il veut tout oublier, ne rien avoir vu, son regard s’agrandit devant le corps calciné de sa mère, il ne peut plus rien dire, ni crier, il se mure dans un silence déterminé et reprend sa course.

         Halldor Jonbjörn erre dans les rues détruites de Hambourg, il a dans ses bras un petit ourson en peluche qui sent légèrement le roussi. Il ne sait pas où il aller, il ne sait pas qui il est.

         Tout ce qu’il sait maintenant c’est qu’il doit fuir, même s’il ne sait plus pourquoi.

 


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