Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Publié par Louise

 

Le-Papalagui-2011.jpg

Source couverture originale

 

 

 Le Papalagui a été publié en 1920. Erich Scheurmann, l’auteur, prétend avoir recueilli les discours que Touiavii, chef de tribu d’une île Samoa, aurait tenus au retour d’un voyage en Europe pour décrire aux siens les mœurs du « Papalagui », c’est-à dire l’homme blanc. Fidèle au principe du regard décalé qu'utilisait par exemple Montesquieu dans ses Lettres persanes au 18ème siècle, Eric Scheurmann mène à travers les paroles d'un "bon sauvage" la critique de la civilisation occidentale. Des extraits sont à lire ici.

 

Les lycéens d'i-voix vous proposent leur version modernisée de cette oeuvre : Le Papalagui 2011 ...

 

 

http://aulas.pierre.free.fr/img/chr_ext_2008_papalagui.gif

  Source image

 

(...)

 

 

          J'arrivais dans le quartier de Paris qu'il avait appelé La Défense, un nom que je trouve d'ailleurs étrange. Il m'avait expliqué que c'est l'endroit de la ville où se trouvent beaucoup de banques, ces bâtiments qui conservent le papier lourd et le métal rond, et d'autres endroits où on "fait" de l'argent. C'est le quartier de la "bourse", disent les Français. La première chose que j'ai remarquée, ce sont les tours. Beaucoup de tours, très hautes, si hautes qu'elles paraissent prêtes à nous écraser de leur poids. Quand j'ai demandé à un Papalagui combien de maisons étaient empilées dans une seule de ces constructions, il m'a regardé avec des yeux ronds comme ceux d'un poisson, avant de froncer les sourcils tout en me disant qu'il n'avait pas le temps, et de partir en courant. Car dans cet endroit couvert de tours, encore plus et plus vite qu'ailleurs dans Paris, tout le monde se presse. Les gens y courent, se bousculent, dérapent. On croirait voir des fourmis déambulant aveuglement sur une motte de terre. Et pour encore gagner du temps, ils montent dans des sortes de longues voitures sur rails qui avancent à toute vitesse, si bien qu'ils doivent prendre garde de ne jamais poser ne serait-ce qu'un pied sur la route de cette machine, s'ils tiennent à leur vie.

                                 

        Dans ces tours qui touchent le ciel, il y a d'innombrables étages, vastes et tous chargés de dizaines d'ordinateurs. Et même là, les hommes courent. Devant chaque ordinateur, il y a un homme ou une femme, appelé trader, qui frappe frénétiquement les petites touches. Sur l'écran, on peut lire des lignes de chiffres, des courbes, qui se modifient si vite, qu'il faut être concentré en permanence. C'est son travail, il doit acheter, revendre des marchandises, des idées, des contrats, enfin ce que les Blancs appellent des actions. Il rapporte ainsi toujours plus de papier lourd à la banque pour laquelle il travaille. Il passe ses journées à cela, de longues heures durant lesquelles il manie des milliers et des milliers d'euros. Et plus il en rapporte, plus il est payé, plus il est reconnu, et plus il est fier de lui-même. Comme si avoir beaucoup d'argent le rendait plus important aux yeux du monde. Mais, après avoir observé attentivement, je me suis rendu compte que cette supposition est loin d'être absurde : les Papalaguis veulent toujours plus d'argent, et celui-ci est souvent au cœur de leurs problèmes.

        

        Et ces Français qui travaillent à la bourse gagnent bien plus que la plupart de leurs compatriotes, certains gagnent en un an ce que d'autres ne gagnent pas en une vie. Je trouve que cela n'est pas juste. Ils n'ont pas cet air soucieux qu'ont beaucoup de Papalaguis, en ouvrant la lettre qu'ils reçoivent en début de mois, pour prendre une partie de leur salaire. Ils ne se plaignent pas quand ils doivent faire réparer le toit de leur maison. Ils ne grognent pas en entendant le prix que va leur coûter une voiture. Ils n'ont pas les mêmes préoccupations : ils accordent tant d'importance à des chiffres qui n'ont une signification que dans leur esprit, qui ne sont que des écritures sur un écran, qu'ils perdent parfois la notion de la réalité… Jouer avec l'avenir d'une entreprise voire d'un pays leur gonfle la tête si bien qu'ils finissent par se croire au-dessus de tout, des autres, du monde concret et réel, palpable. Du haut de leurs bureaux du 43ème étage, ils observent paisiblement la masse des fourmis qui s'agite, affolée, sur le pavé. J'ai, un jour, assisté à un carambolage entre deux voitures dans une des rues de La Défense. Un des deux conducteurs s'est précipité hors de sa voiture, une expression de fureur sur les traits, et a commencé à traiter l'autre, en chemise claire et veste sombre, de tous les noms. Celui-ci a répliqué, exaspéré : "Calmez-vous, bon sang, vous en rachèterez une". "Je n'ai pas de quoi racheter une voiture comme ça, moi." a renvoyé l'autre homme, les dents serrées. Le Papalagui en chemise a eu une moue à la fois étonnée et amusée, puis il a signé un papier pour le prix de la voiture, l'a donné à son interlocuteur toujours excédé, et est parti.

        

       Les traders, tout ceux qui gravitent dans ce monde, sont mis à l'aise par leurs revenus, et tout leur comportement traduit cette impression de puissance. Ils s'installent, resserrent leur cravate, enfoncent leurs oreillettes sur leur crâne, leurs tempes sont inondées de sueur, ils hurlent des ordres au téléphone et martèlent leur clavier ; pendant que les autres sont étouffés par leurs dettes, écrasés par leurs obligations, noyés par leur travail quotidien, ahuris à force de problèmes, assommés par un système éreintant. Les trois mots qui guident la France, "Liberté, Egalité, Fraternité" me paraissent ici bien bafoués…

   

        Tout le monde envie leur vie, leur argent, leur insouciance. Mais cette légèreté n'est pas si complète qu'on peut le penser. C'est comme un fruit appétissant qu'on ne peut manger parce qu'il est empoisonné… Travailler dans cette économie virtuelle qui semble l'incarnation du génie moderne des Blancs, une solution facile et ingénieuse aux besoins des hommes, dans cette merveille destructrice, est un enfer. On est toujours sous tension. Il y a toujours, tout le temps, quelque chose à faire, et toujours, forcément, mieux à accomplir. Il faut être le meilleur ! De là découle une ambiance taciturne, nerveuse, presque agressive. L'air devient électrique dans ces bureaux, où il n'y a jamais une seconde de silence, mais toujours un bruit constant, où il n'y a jamais de repos, mais toujours du travail, où il n'y a jamais de détente, mais toujours de la concentration. Dans la mélodie constante des claviers, on attrape quelques bribes de conversations… Quand j'assistais à ce genre de scène, je ne comprenais rien au vocabulaire employé; mais je pouvais clairement distinguer une note aigre et mordante qui me laissait deviner l'humeur exécrable de l'orateur. Particulièrement, d'ailleurs, au téléphone, qui coupe tout contact physique avec l'autre : on peut alors hurler tant que l'on veut sur celui qui est au bout du fil et décompresser. Oh, ce n'est pas si terrible, c'est vrai, parfois, on peut voir, si l'on tombe bien, un sourire. Quoique, la plupart du temps, celui-ci soit motivé par un achat ingénieux. Comme la revente d'une entreprise à un prix misérable : de cette façon, la firme s'écroule, et des milliers d'hommes se retrouvent sans emploi.


 

        C'est formidable, tout ce qu'on peut faire en bourse, n'est-ce-pas ? C'est fantastique. Et c'est d'ailleurs une conséquence de ce mal-être omniprésent : tous ces hommes feraient n'importe quoi pour atteindre les objectifs qui leur sont fixés, et peu importe si leur frère n'aura plus de quoi vivre. Cette bulle dans laquelle ils flottent, les conduit à agir de façon immorale. Que diriez-vous si quelqu'un ici avait le pouvoir de ruiner la vie d'un autre, comme il donnerait un coup de pied à un chat qui le tourmente ? Vous vous imposeriez, puisque quel droit a t'il que vous n'ayez pas ? Vous êtes les mêmes. Et c'est ce que semblent avoir compris le reste des Blancs, qui, saturé d'injustice, commence à se rebeller. Quand je me suis rendu à Paris en Septembre 2011, j'ai été informé partout, dans les journaux, à la télévision, qu'un mouvement international prenait place, baptisé "Les Indignés". Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes se retrouvaient pour exprimer leur mécontentement en défilant dans les rues ou en occupant le seuil des places boursières partout dans le monde.


        Car cette économie informatique comporte de grands risques. Tout vous expliquer serait trop long, mais je peux vous affirmer qu'il y a des côtés pervers à ce genre de fonctionnement. Il peut arriver que, si par exemple, la bourse s'amuse à augmenter les prix de ses actions sans cesse, investit de façon trop hasardeuse, se crée alors un tourbillon dans lequel les pays entiers sont engloutis, un cercle vicieux… Les nations entrent  alors dans une crise, et toute leur économie s'écroule peu à peu, comme une de nos huttes prise dans une tempête. Dans certains pays, des gens se sont retrouvés dépourvus de tous leurs biens, à la rue, après avoir confié leur argent à la bourse et l'avoir perdu. Pourtant, en Falani, les gens ne s'opposent pas à ces pratiques. Ils les autorisent, les acceptent, les favorisent. Ils mettent toute leur force à se jeter dans la fosse aux lions. Leur société ne domine plus ce système, mais c'est lui qui la commande. Et pourtant, comme de telles technologies pourraient être bénéfiques ! Mais les Papalaguis jouent avec, comme des enfants curieux qui pressent un bleu sur leur genou, pour voir s'ils auront mal.

 

       Je vous le dis, et moi, Touiavii, je le pense : les hommes blancs ne sont plus maîtres du destin de leur papier lourd, de leur métal rond, ni de leur propre avenir. 

 

 

http://www.top10optionbinaire.com/articles/wp-content/uploads/2011/10/CAC-40-trader-option-binaire.jpg

Source image


Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article