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Publié par Mona

Le-Papalagui-2011.jpg

Source couverture originale

 

 

 Le Papalagui a été publié en 1920. Erich Scheurmann, l’auteur, prétend avoir recueilli les discours que Touiavii, chef de tribu d’une île Samoa, aurait tenus au retour d’un voyage en Europe pour décrire aux siens les mœurs du « Papalagui », c’est-à dire l’homme blanc. Fidèle au principe du regard décalé qu'utilisait par exemple Montesquieu dans ses Lettres persanes au 18ème siècle, Eric Scheurmann mène à travers les paroles d'un "bon sauvage" la critique de la civilisation occidentale. Des extraits sont à lire ici.

 

Les lycéens d'i-voix vous proposent leur version modernisée de cette oeuvre : Le Papalagui 2011 ...

 

 

 

La boîte de métal et le serpent de fer

(2ème partie) 

 

Les plus démunis, ne pouvant pas donner tout l'argent nécessaire à une boîte de métal, utilisent un moyen de se déplacer bien plus étrange encore... Le Papalagui sans boîte se glisse sous terre, par de grandes ouvertures creusées dans le sol, au milieu des fentes de pierre. Dans ces longs tuyaux sombres se regroupent encore plus de personnes qu'à la surface. Le bruit rend fou, et le jour ne peut plus entrer. Tous ces tuyaux forment une ville sous la ville, avec, là aussi, des fentes de pierre interminables. On se croirait dans le Saléfé'é*, et je ne peux vous expliquer réellement, chers frères, la sensation de peur qui règne en moi lorsque je repense à cet endroit. Tout y est noir et gris, pas une pousse d'herbe ne peut y germer, pas un rayon de soleil ne peut y accéder. Le tout est étouffant, oppressant, inquiétant.

 

Pour pénétrer dans tous ces tuyaux, il faut tout de même donner du métal rond et du papier lourd. En échange de cela, le Papalagui reçoit un petit papier qu'il glisse dans une machine de son invention. Cette machine dispose de trois bras qui tournent sur eux-même pour vous laisser passer, mais qui semble avoir envie de vous avaler.

 

Une fois passé cette horrible machine, le Papalagui se trouve face à deux fentes. Entre ces deux fentes de pierre il y a un vide, empêchant de passer d'un bord à l'autre. Soudainement, un immense serpent arrive en hurlant. Il glisse dans le vide creusé entre les deux fentes de pierre, et s'arrête à l'endroit où se trouve le Papalagui impatient.

 

Ce serpent est fait de métal, et il possède, tout comme les voitures, des trous sur les côtés, comme pour laisser passer le jour. Mais le jour n'arrive pas, car ce serpent ne se déplace que sous terre. Il possède aussi de grands battants de métal, qui glissent pour laisser le Papalagui entrer dans son corps. Mais il est impossible d'y pénétrer directement, car toutes les personnes déjà dedans se précipitent pour en sortir, tandis que les autres se dépêchent d'y entrer. Le serpent pousse alors un long sifflement, et les deux battants se referment.

 

A l'intérieur du corps du serpent, tout est creux, et il y a des endroits pour s'assoir. Mais il y a plus de monde réuni dans ce serpent que dans toute notre tribu, de telle manière que chacun doit rester debout, et celui qui trébuche se fait aussitôt crier dessus. Pourtant il est bien difficile de se tenir debout, cet immense serpent de fer traverse les tuyaux plus rapidement qu'un cheval au galop, et s'arrête brusquement sans prévenir. La Papalagui ayant réussi à diviser le temps en parts, on a pu me dire que le serpent s'arrêtait au bout de cinq minutes. Ce découpage du temps étant une chose bien compliquée et inutile à mes yeux, je n'ai jamais bien compris ce que cela représentait.

 

Une fois ressorti de cet interminable serpent hurlant, le Papalagui, au lieu de se précipiter à l'air libre, traverse de nouveaux tuyaux, et remonte dans un autre serpent, qui l'emmène encore plus loin dans les profondeurs du Saléfé'é. Après avoir serpenté dans de nombreux tuyaux, le Papalagui sort enfin de terre, et retrouve le Soleil. Étrangement, il sait parfaitement où il se trouve, alors que tout son mélaga s'est passé sous le sol. Sans doute est-ce là aussi une particularité du Blanc, que nous autres ne pouvons pas comprendre.

 

Le Papalagui continue son mélaga de différentes manières. Il peut monter dans une autre machine, bien plus petite que le serpent de fer, mais plus long qu'une voiture, dans laquelle plusieurs personnes se regroupent, toujours portées par des roues, ou bien se déplacer sur ses deux pieds, ce qu'il fait très rarement, ou encore entrer dans la boîte de métal d'un alii qu'il ne connait pas, et à qui il va donner des ordres. Mais le Papalagui qui dirige cette boîte demandera en échange du métal rond, et des papiers lourds.

 

 

Le Papalagui a inventé bien d'autres moyens d'aller vite, que je n'ai pas pu découvrir, mais qui m'effraient bien plus que le serpent de fer. Il y a de nombreuses machines permettant au Papalagui de se déplacer sur l'eau, et dans l'eau. La plus inquiétante de ces machines est celle pour se déplacer dans l'air... Cette machine ressemble à un immense oiseau de métal qui s'envole de nuage en nuage aussi facilement qu'un goéland. Le Papalagui l'a d'ailleurs nommée « avion », et l'on m'a expliqué que cela signifiait « appareil volant imitant l'oiseau naturel », et je cherche toujours pourquoi le Papalagui a choisi un tel mot, rien ne s'éloigne plus de de l'oiseau naturel que cette machine...

 

 

Toutes ces machine à aller vite ont été inventées par le Papalagui bien avant mon arrivée en Falani*, mais il ne cesse de vouloir les rendre encore plus belles et plus rapides. Un Papalagui habitant en Falani peut désormais aller en Siamanis*, en Italia ou en Peletania* en quelques parts de temps seulement. En parts de temps les plus longues, les heures. Il nous faudrait, à nous, peuple des îles, voir le Soleil se lever plusieurs fois, avant d'avoir traverser de telles distances. Le Papalagui ne cherche pas à observer ce qui l'entoure, mais à se déplacer encore plus rapidement que le vent qui souffle.

 

J'ai vu bien d'autres machines étranges pour aller plus loin et plus vite. Vous n'y croirez pas, mes Frères, mais le Papalagui peut aller sur les astres. Il vole bien plus vite que le plus puissant des oiseau, dans une machine qui crache du feu... J'en ai vu des images dans une petite boîte lumineuse remplie de gens qui vivent. Cette petite boîte ressemble à ce que l'on voit dans le Lieu de la vie factice, mais chaque Papalagui en possède une. Un homme marchait sur ce grand disque qui éclaire le ciel, la nuit. Une autre image montrait une machine posée sur le petit point lumineux qui rougeoie parfois durant la nuit, au milieu des étoiles. Le Papalagui dit qu'il y a des hommes qui vivent sur ce paysage rougeâtre. Il dit même qu'il va acheter cette terre. Il faut pourtant des dizaines de succession de saisons pour se retrouver sur ces terres très lointaines. Et seul le Papalagui connait le secret de cette machine qui crache du feu. A-t-il déjà parcouru tout notre monde pour en chercher un nouveau ? Mais il ne connait encore rien du nôtre, mes Frères. Il s'en éloigne d'ailleurs de plus en plus. Tous les changements qu'il apporte à sa vie et à son monde l'éloigne chaque jour un peu plus de nous, et de ce que Dieu créa pour nous tous.

 

 

Quand je vois toute l'inutile progression du Papalagui vers un monde nouveau, je me sens heureux de vivre avec vous, mes Frères, là où une nouvelle machine n'apparait pas à chaque lever de soleil, là où la vie s'écoule paisiblement, là où le monde prend le temps d'exister devant nos yeux avant de se transformer naturellement. Le Papalagui ne subsiste qu'à travers les machines qu'il invente, le monde qu'il se créé. Il n'existe pas vraiment en tant qu'homme. Celui qui refuse de laisser toutes ces nouvelles machines s'installer est rejeté, alors qu'il est le seul à voir réellement ce qui se passe. Le Papalagui a toujours les yeux ouverts sur le monde, mais ne voit rien. Il trouve ingénieux de s'enfermer dans un immense serpent souterrain alors que le jour éclaire sa vie, de se déplacer dans une dangereuse boîte de métal alors que ses deux pieds le portent parfaitement, de se projeter jusqu'au ciel alors qu'il n'a pas encore compris tous les secrets présents sur notre sol. A peine nés, les enfants sont tout de suite plongés dans cet univers. Beaucoup de petits garçons Blancs reçoivent comme alofa* de minuscules petites voitures avec lesquelles ils peuvent jouer à être un alii. Et, face à ceci, le petit sourit, sans comprendre que c'est le début de ce qui le mènera à sa perte. Plus tard il aura une autre boîte, plus grande, plus bruyante, plus dangereuse... Et ce jour-là, il se dira qu'il est enfin devenu un alii, comme son père. Il se sentira fier, alors que le seul instant de sa vie où il fut réellement heureux, c'était quand il ne comprenait pas encore toute cette société. Le Papalagui passe sa vie entière à rêver d'un monde qu'il aurait lui-même façonné. Mais il n'est pas bon de se réfugier dans les rêves en oubliant de vivre...

 

Le Papalagui n'est pour moi rien d'autre qu'un étranger, un étranger aux yeux éteints.

 

 

 

Aïtou : le mauvais Esprit, le Diable. Alii : le monsieur, le noble. Aïga : la famille Falé poui poui : la prison. Mélaga : le voyage. Taopoou

 

 

 

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