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Publié par Angela

Le-Papalagui-2011.jpg

Source couverture originale

 

 Le Papalagui a été publié en 1920. Erich Scheurmann, l’auteur, prétend avoir recueilli les discours que Touiavii, chef de tribu d’une île Samoa, aurait tenus au retour d’un voyage en Europe pour décrire aux siens les mœurs du « Papalagui », c’est-à dire l’homme blanc. Fidèle au principe du regard décalé qu'utilisait par exemple Montesquieu dans ses Lettres persanes au 18ème siècle, Eric Scheurmann mène à travers les paroles d'un "bon sauvage" la critique de la civilisation occidentale. Des extraits sont à lire ici.

 

Les lycéens d'i-voix vous proposent leur version modernisée de cette oeuvre : Le Papalagui 2011 ...

 

 

 

 

Mes chers frères, je reviens tout juste de Falani où j'ai pu découvrir et observer bien des choses surprenantes, des choses auxquelles vous ne penseriez jamais, que vous n'auriez jamais pu imaginer. Ainsi, je me pose grand nombre de questions sur le Papalagui, cet homme blanc qui un jour arriva sur un voilier, cet être étrange qui traversait le ciel.

 

Comment se fait-il que le Papalagui ait sans cesse besoin d'avoir plus que ce qu'il n'a déjà ? Pourquoi n'est-il pas satisfait de ce qui l'entoure ? La nature n'est-elle pas amplement suffisante ? Comment peuvent-ils prétendre communiquer les uns avec les autres ? Que croient-ils, ces hommes blancs qui pensent que, parce que nous ne sommes pas civilisés, nous ne communiquons pas ou que nous n'en savons même pas la signification ? Que parce que ces objets étranges appelés portables, télévisions ou encore ordinateurs ne sont pas encore venus envahir nos îles, nous ne connaissons rien de leur utilité et n'avons pas encore le privilège de nous en servir ?

 

Chez nous, chaque parole que nous pouvons échanger, chaque geste, regard, caresse est à notre manière une façon de communiquer. Peut-être cela leur semble-t-il incompréhensible, inutile, ou bien encore sans aucune signification mais il leur faudrait le comprendre, car c'est bien cela le plus important : comprendre ce qui nous entoure.

 

Le Papalagui est continuellement préoccupé par différents objets qui lui servent à « communiquer ». Lors de mon précédent mélaga en Europe, j'avais été étonné par la découverte des mille papiers et des toussis dont s'entourait l'homme blanc. Ces objets, il les a remplacés par ce qu'il appelle les « moyens de télécommunication ». Vous ne connaissez certainement pas la définition de cette formule, laissez-moi alors vous en donner une définition. Les moyens de télécommunication, tout aussi inutiles que le métal rond et le papier lourd dont j'ai pu vous parler, servent au Papalagui à se faire des amis factices, qui ne durent qu'un temps, à parler de la vie à son aïga, lorsqu'il est loin d'elle. Ils lui servent aussi à faire des recherches tout aussi inutiles que de savoir la longueur du Pouaet pour finir, à regarder des images mobiles sur un cube volumineux. Ces moyens de télécommunication, le Papalagui les nomme le portable, l'ordinateur, la télévision. L'homme blanc nous montre, par le choix de ses mots, que son regard n'a aucune profondeur, que son imagination s'est éteinte : il appelle portable son objet fétiche car il le porte, et écran plat celui qui a l'épaisseur de notre tablette en ifilélé. Aucun de ces objets n'est fabriqué de la main des hommes, ils sont identiques et n'ont aucun défaut mais ils ne sont pas habités par l'âme de leur créateur. Ce ne sont que des créations pâles et froides du Papalagui, elles ne sourient pas quand elles sont terminées et ne peuvent pas être montrées à son père ou à sa mère pour les réjouir. J'imagine que ce sont des moyens pour le Papalagui de donner du sens à sa vie, peut-être lui donner plus de signification...

 

L'un des moyens de télécommunication qu'utilise le plus le Papalagui est l'ordinateur. Cet objet peut être de différentes couleurs, celles-ci souvent tristes, gris, noir ou blanc. L'ordinateur est rectangulaire et plus ou moins lourd. Certains sont mobiles ou immobiles, on dit en France qu'ils sont « portables » lorsqu'ils sont mobiles. Ces plaquettes étranges, ou boîtes dans certains cas, sont dotées de plusieurs petites touches avec différents symboles sur chacune d'elle, des lettres, des chiffres et d'autres signes qui me sont inconnus. Les Européens s'en servent pour toutes sortes de choses, chercher des informations sur un objet, une malédiction de l'Aïtou, une fleur, un chef de tribu, etc. Cet objet leur est aussi très utile afin de « rester en contact » comme ils disent lorsque, par exemple, un de leurs enfants part en mélaga ou à une fono. L'homme blanc se sent tellement seul et démuni qu'il a toujours besoin de communiquer avec tout le monde et à tout moment, mais en faisant cela, ses paroles sont comme les petits nuages blancs qui glissent dans le ciel en ne laissant aucune trace et épuisé, l'homme blanc n'arrive plus à regarder la beauté de ce qui l'entoure et à partager les choses de la vie avec les autres hommes. Contrairement à nous mes frères pleins de bon sens qui jouissons des douceurs de la vie qui passe, quand bon nous semble, l'homme blanc ne s'en donne que rarement le temps. Dans ces moments qu'il appelle ses loisirs, l'homme blanc fuit ses semblables et va s'isoler avec cet objet qu'il porte dans son cœur. Tandis que le Soleil descend dans le ciel, il « geek » et a aussi pour habitude de jouer. Ne vous y trompez pas mes frères, l'homme blanc ne crée pas un univers, comme nous le faisons dans nos rêves et dans les jeux de la tribu. Il se contente d'entrer dans la peau de l'homme, du monstre ou de la divinité qu'on a choisis pour lui et d'en user les pouvoirs et les armes, acceptant de mettre en terre son imagination.

 

L'homme blanc vénère cet objet car il lui donne les pouvoirs d'un dieu : être ici et ailleurs en même temps, voir et parler avec ce qui est à l'autre bout du monde... Et tout cela peut réveiller en nous le mauvais Esprit, mais réfléchissez-y bien à deux fois mes chers frères des îles, car cet objet n'est pas celui du Grand Esprit mais celui de l'Aïtou.

 

Il existe aussi en Falani, à vrai dire dans toute l'Europe, un objet plus ou moins grand, en général il est un peu plus petit que la main, il peut être soit noir, soit gris ou rose. Comme l'ordinateur, il possède de multiples touches, mais ce n'est pas toujours le cas, lorsqu'il n'en a pas, on dit qu'il est « tactile ». Il peut être à clapet, coulissant, etc. Cet objet, les français l'appellent « portable ». Presque chaque homme ou femme en possède un aujourd'hui, en particulier les jeunes Papalaguis qui s'en servent beaucoup. Le portable a différentes utilités, il sert à envoyer de courts textes dans lesquels on peut écrire toutes sortes de choses, par exemple, se donner un point de rendez-vous, partager des sentiments, etc. Sous les apparences très variées du portable, mes frères, se cache la pauvreté de l'esprit du Papalagui : les mots qui le traversent sont comme la feuille morte sur l'eau de la rivière, légère, superficielle, éphémère...

 

(...)

 

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