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Publié par Margaux.S

Voici un témoignage d'Annie Ernaux, agée de  42 ans, dans lequel elle nous parle de son père :

 

     "j'ai commencé à m'éloigner de mon père vers 16 ans, lorsque j'ai été en âge de comprendre, et lorsque je me suis installée dans les Alpes avec mon mari, je ne lui rendais visite que très rarement. Cet éloignement vient du décalage entre ma génération et la sienne, un homme né dans la misère ayant vécu les deux guerres mondiales, et moi, dite "enfant de guerre" qui suis arrivée après, lors du commencement d'une nouvelle époque. Enfant, il travaillait dans les champs avec son père et son frère pour faire survivre la famille, il n'a donc pas pu poursuivre ses études, à sa plus grande déception. Adulte, il est devenu ouvrier, il faisait donc partie des "gens pas fiers". Ce n'est qu'à la fin de la seconde guerre mondiale qu'il a pu entrer dans le milieu des "braves gens" ou "gens modestes" en achetant un café-épicerie après de nombreuses épreuves. Mais son enfance difficile l'a marqué, la peur de redevenir "inférieur" lui a collé à la peau. C'est dans cette frustration que j'ai grandi : sa crainte d'être jugé "qu'est ce qu'on va penser de nous"?  De ne pas paraître riche surtout, mais, ne pas avoir l'air de "sortir de sa campagne" non plus. Il s'empêchait également de parler devant des personnes visiblement distinguées de peur de dire un mot de travers, d'avoir honte. La honte, phobie de mon père qui n'assumait pas son vieux patois, il imitait alors les autres, répétait des tournures de phrase et cessait lorsque ce n'était "plus à la mode". A l'adolescence je n'ai plus rien trouvé à dire à mon père, il était devenu à mes yeux un "péquenot". Les préjugés, "faire bien", laver les carreaux à 08h00 du matin pour que les voisins voient que nous ne sommes pas des paresseux! (j'exagère mais c'était dans cet esprit...), toute cette frustration et ses idées m'ont paru tout à coup ridicules et c'est à partir de ce moment là que je n'ai plus trouvé ma place.

 

 

Et voici un témoignage de Mme Ernaux, la mère d'Annie Ernaux,  qui nous parle de son mari :

 

      "Mon mari était  un brave homme vous savez, il ne riait pas tous les jours. Être fils de paysans c'est pas toujours facile, surtout qu'ils étaient pas propriétaires alors ils travaillaient chez leur patron qui profitait d'eux et n'étaient pas payés un sous... Après, il a été obligé de se faire ouvrier, c'est là que je l'ai rencontré. Ah! on gagnait  rien je peux vous dire! Il travaillait jusqu'à se rendre malade, de quart moins de quatre heures à la demi de dix heure du soir souvent. Je l'ai vu parfois se cacher pour retenir ses pleurs.  Il voulait pas nous mettre dans le pétrin qu'il a connu, moi et la petite. Et puis vla qu'à sept ans la maladie nous a volé l'enfant... Imaginez bien l'inconsolable tristesse et la colère qu'on a eu. Ah! mon pauvre mari qui est né avec rien et qui a perdu ce qu'il avait de plus cher... Mais c'était un grand homme, il est reparti travailler encore et encore. Quand notre Annie est arrivée on a mis nos sous dans un café-épicerie et la la vie a été plus facile, il était temps après plus de 40 ans de souffrance... Là, on est devenu des gens modestes mais fallait faire attention de pas faire riche, c'était mal vu dans la famille... Là il était heureux je voyais mais toujours son passé lui revenait dessus, avec son vieux patois il avait honte! On s'était déjà assez moqué de lui comme ça, le café c'était un nouveau départ, alors il cherchait sa place!  Il essayait de s'adapter. Et il aimait tant notre fille, il lui voulait tant de bonheur! Lui donner ce qu'il avait pas eu pour pas qu'elle ressente le mal. Alors il la poussait à son école pour qu'elle soit mieux que lui. Quand elle se faisait reprendre il était malheureux...Après il s'est senti vite fatigué, j'étais pas étonnée! Après avoir travaillé pour deux en 20 ans... mais il voulait faire bien maintenant qu'il était heureux et devant sa fille...Ah comme il l'aimait notre Annie, je me rappelle quand il lui mettait son cache-nez pour dehors ! Quand elle invitait les copines il était heureux, il voulait montrer que lui aussi savait la politesse, et faisait tout pour  ne pas faire honte à sa fille. Puis, notre gendre lui a plu, il était soulagé qu'elle ait pas pris un ouvrier! Quand elle est partie, il savait qu'elle aurait ce qu'il n'a jamais connu, c'est ce qu'il voulait. Mais tous ça on peut pas toujours comprendre il était renfermé mon mari et il grognait un peu parce que c'était la fatigue de lutter mais il aimait la vie."

 

 

 

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L


C'est vraiment super ton article !



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M


Il est canon ton article Margaux



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M


Excellent, à tous niveaux !



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