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Publié par Sarah

J'ai choisi d'interpréter ce poème parce qu'il est mon préféré. Il faisait 4 pages, mon ordinateur a fabuleusement planté un nombre incalculable de fois avant que je n'arrive à en voir le bout, mais je tenais à le réécrire. Pourtant, pour des raisons  de droit d'auteur, j'ai dû en tronquer plusieurs morceaux, il manque donc un bon tiers du poème. J'ai préservé les vers les plus importants à mes yeux. Voici donc :


 

Anaphore

 

Je veux écrire une longue conversation érudite dans une

            décapotable

Je veux écrire un manuel d'extinction civique

Je veux écrire les accents des empires disparus

Je veux écrire pessoa pasolini et proust

Je veux écrire la chute de l'économie spectaculaire marchande

Je veux écrire les conversations décousues dans un conseil de

            nuit

Je veux écrire ma mythologie portative et celle de mon époque

Je veux écrire un matin à tel-aviv

Je veux écrire un soir à ramallah

Je veux écrire moscou en 1980

Je veux écrire l'idéogramme qui signifie pékin

Je veux écrire amy le corps d'amy qui prend tous les péchés

            du monde

Je veux écrire l'élégance la science la violence

Je veux écrire rimbaud et marx marx et rimbaud
(...)

Je veux écrire avant les assassins

Je veux écrire après la fin du monde

Je veux écrire rien que la terre sans google earth

Je veux écrire paul morand et blaise cendrars

Je veux écrire l’inventaire impossible

Je veux écrire une baignade à varna

Je veux écrire une bouteille de selosse (et la boire aussi)

(...)

Je veux écrire mes matins à roubaix

Je veux écrire mon collège frontalier

Je veux écrire tressées

Je veux écrire mes adolescentes impériales

Je veux écrire leur accent dans le vers français

Je veux écrire le nom des ethnies parce que l’origine est une

            rêverie

Je veux écrire l’oubli du nom des ethnies parce que je suis universaliste

Je veux écrire wolof peulh sonynké toucouleur

Je veux écrire après toi et puis après toi et puis après toi encore

Je veux écrire la mort de mon père

Je veux écrire le nom des cinq comptoirs français en Inde

Je veux écrire ta voix qui les murmurait mot de passe érotique

(...)

Je veux écrire les usines en ruines de denain

Je veux écrire les utopies calmes de demain

(...)

Je veux écrire les cœurs purs des comités invisibles

Je veux écrire ce qui se dénoue la nuit corps muscles idées

            mémoire

Je veux écrire engels amoureux de marie burns

Je veux écrire la théorie et la pratique qui font l’amour dans

            le lit de la révolution

Je veux écrire la devise sur la devise in god we trust et cracher sur les deux
Je veux écrire la peur d’oublier les sourires de hasard des

            jolies filles dans la rue

Je veux écrire la peur d’oublier aussi leurs regards dans la

            crispation extravagante des mégalopoles du capitalisme terminal

Je veux écrire à quatre heures du matin quand il neige

Je veux écrire à dix heures du matin quand fume le thé vert

Je veux écrire ivre jusqu’au tremblement de mes mains

Je veux écrire avec la gueule de bois jusqu’à la panique

Je veux écrire pas un jour sans une ligne

Je veux écrire fajardie n’est pas mort vous devez vous tromper

Je veux écrire lapaque poquebot dans la dérive

Je veux écrire les choses auraient pu être plus faciles

Je veux écrire les choses auraient pu être pire

(...)

Je veux écrire mes après-midi de lecture mes matins difficiles

            mes soirs possibles

Je veux écrire perros à douarnenez l’élégance du fragment

            scutenaire au loin

Je veux écrire le vent dans les arbres en voyage et pourquoi il

            donne envie de rester dans ces petites villes d’importance

            calme principauté de l’ataraxie oui décidément

Je veux écrire les intermittences du cœur qui te firent pleurer

            la première fois que j’ai lu ces pages

Je veux écrire l’illusion non euclidienne du grand large cercle

            cuivré dont nous sommes toujours le centre

Je veux écrire les routes perdues de naxos comme un grand sud dans un petit continent

Je veux écrire c’était bien être français

Je veux écrire c’était bien le monde d’avant

Je veux écrire tous mes fantômes atlantes tous mes fantômes

            français

Je veux écrire je n’arrêterai jamais de citer citer c’est aimer et

            plus personne ne cite et plus personne n’aime

 

Je veux écrire je veux écrire


Je. Veux. Ecrire.


Work in progress, 2008-20…

 

 

 

Interprétation

 

* Il s’agit du poème final (c’est l’avant dernier en vérité, mais puisque le dernier se nomme « Post-scriptum », on peut le considérer comme un épilogue en quelque sorte) qui retrace tous les autres. Je pense que ce choix peut être relié à celui de l'"inversion" des alinéas. Ceux-ci sont en effet utilisés seulement pour les lignes qui suivent la première, ce qui est exactement l'opposé de ce que nous ferions par défaut. D'ailleurs, la preuve que ce n'est pas naturel : l’auteur fait l’inverse de ce qu’il faisait dans le reste du recueil. Comme si son livre commençait par la fin. En fait je pense que c’est justement le sens de cette présentation : c’est sans doute le premier poème qu’il ait écrit pour ce recueil, un sommaire en quelque sorte, puisque chaque vers ou couple de vers retranscrit un poème. 

 

* Ensuite, encore en opposition aux autres poèmes du recueil, Jérôme Leroy ôte leur majuscule aux noms propres. Il exprime sa volonté d'en faire des noms à la portée de tout le monde; des noms communs.

 

* On remarque aussi que souvent, il y a une réponse d’un vers au précédent, un écho entre les mots, les sens et les idées.

 

* Le dernier vers vient briser cette chaîne. Il est en italique, il est en anglais, il ne perpétue pas l’anaphore. L’anglais, c’est pour que ces mots prennent une valeur internationale je dirais. L’italique, peut-être pour montrer que malgré tout ce progrès est bancal, je ne sais pas. Et l'absence d'une "fin". Pourquoi selon lui le travail (sur l'amélioration du monde je dirais) commence à progresser en 2008, je l'ignore. Mais en tout cas, Jérôme Leroy semble optimiste pour l'avenir.

   

 * L'anaphore elle-même enfin, est là comme une insistance pour clamer sa passion. La volonté, la force, le rêve de tout écrire. D'écrire les gens, le monde, la vie.

 

 

Election

 

Je termine rapidement avec l'explication de ce choix. Premièrement parce que ce poème s'étalait sur 4 pages. C'est ce qui m'a attirée le plus, cette longueur si singulière pour un poème. Ensuite, cette anaphore qui résonne autant en moi qu'en Jérôme Leroy : "Je veux écrire". Ecrire, c'est sa vie, et c'est aussi la mienne. Ce poème parlait à mon coeur, tout simplement.

 

Et une dernière petite chose qui m'a fait chavirer : "Je veux écrire mes matins à roubaix". Ce vers, ce vers si simple, si spontané... Ce vers, je le prononcerai. Parce qu'il sera la concrétisation d'un rêve qui me permet de vivre.

 

Un rêve parmi tant d'autres qui sont nés en même temps. Celui de réécrire le monde.

 


 

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S


Merci beaucoup les filles, c'est gentil d'avoir lu mes pavés X3



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L


Waw ! Ton article est super Sarah ! :)



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J


Sarh ton article est super malgrès que il mette du temps à lire mais il est vrt super, joli travail, bravo!



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M


Oui, tronquez tronquez. Vous le ferez avec plus de discernement et ce sera aussi un autre exercice de votre relation au texte.



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S


Je vois, je pensais bien que c'était quelque chose comme ça... Des heures de réécriture ponctuées par des plantages monstrueux réduites à néant, je ne sais pas si vous vous rendez compte X'D ...
Non je comprends, mais du coup je préfèrerais le tronquer moi-même si cela ne vous dérange pas, car il y a des passages que je voudrais vraiment laisser tandis que d'autres, je peux les
sacrifier.



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M


C'est moi qui hélas tronque, Sarah, pour des raisons de prudence : nous avons le droit de citer, mais pas de publier, surtout dans ce cas précis d'un long poème. Ce "tronquage" n'enlève rien à la
qualité et à la clarté de votre article, qui ne donne qu'encore plus je crois le désir de lire le poème in extenso, dans le livre lui-même...



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S


C'est moi qui vous remercie infiniment, ça me fait énormément plaisir ce que vous me dites =) ! Au fait Florine, il paraissait long oui, pourtant une bonne partie avait été tronquée, je ne sais
comment d'ailleurs... Je viens de réparer ce manque ^^ ! En tout cas encore merci pour vos commentaires, ça me fait infiniment de bien de faire partager mon sourire justement.



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M


C'est génial sarah, j'ai le sourire aux lèvres ! merci



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F


Très joli, j'ai eu du mal à m'y mettre quand j'ai vu la longueur, mais je me suis dit "si c'est long, ça peut être que bien !". Merci de ne pas m'avoir donné tort ! =)



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F

Ca te va super bien :)


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M


Sensible, pertinent, intéressant.



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