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Publié par Margaux;S

      "Aux vacances d'été, j'invitais à Y... une ou deux copines de fac, des filles sans préjugés qui affirmaient  " c'est le coeur qui compte ". Car, à la manière de ceux qui veulent prévenir tout regard condescendant sur leur famille, j'annonçais : "Tu sais chez moi c'est simple." Mon père était heureux d'accueillir ces jeunes filles si bien élevées, leur parlait beaucoup, par souci de politesse évitant de laisser tomber la conversation, s'intéressant vivement à tout ce qui concernait mes amies. La composition des repas était source d'inquiétude, " est-ce que mademoiselleGeneviève aime les tomates?". Il se mettait en quatre. Quand la famille d'une de ces amies me recevait, j'étais admise à partager de façon naturelle un mode de vie que ma venue ne changeait pas. A entrer dans leur monde qui ne redoutait aucun regard étranger, et qui m'était ouvert parce que j'avais oublié les manières, les idées et les goûts du mien. En donnant un caractère de fête à ce qui, dans ces milieux, n'était qu'une visite banale, mon père voulait honorer mes amies et passer pour quelqu'un qui a du savoir vivre. Il révélait surtout un infériorité qu'elles reconnaissaient malgré elles, en disant par exemple, " bonjour monsieur, comme ça va ti? ".

 

       

     Je trouve ce passage marquant, car le décalage entre les parents d'Annie Ernaux et les autres est flagrant. On a l'impression qu'ils sont isolés, qu'ils essaient de s'intégrer dans la société, en vain. Ils pensent être devenus comme tout le monde, ayant réussi à surmonter la misère, mais la distance persiste. C'est extrait est très émouvant car on  ressent le désir d'un père, qui a lutté pour vivre modestement, d'avancer, de laisser le passé derrière en faisant des efforts. Ici, il tente de parler en bon français, de vaincre les préjugés, mais il révèle au contraire son infériorité qui se fait ressentir auprès des amies d'Annie. 

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