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Publié par Guilhem

 

 

ACTE 1, SCÈNE 7

 

SILVIA

 (A part, outrée, au ton de voix bas, qui regardant, Dorante l’air pensive et curieuse, s’asseyant près de lui après sa réplique.) Ils se donnent la comédie, n’importe, mettons tout à profit ; ce garçon-ci n’est pas sot, et je ne plains pas de la soubrette qui l’aura. Il va m’en conter, laissons-le dire, pourvu qu’il m’instruise.

 

DORANTE

(A part, au ton étonné, curieux, et en regardant attentivement mais par à coup Silvia.) Cette fille-ci m’étonne, il n’y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fît honneur : lions connaissance avec elle. (Haut, toujours curieux mais à l’intonation joyeuse, s’approchant de Silvia et lui faisant un geste de la main l’invitant à discourir.) Puisque nous sommes dans un style amical et que nous abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maitresse te vaut-elle ? Elle est bien hardie d’oser avoir une femme de chambre comme toi.

 

SILVIA

(Avec un air pincé, au ton, froid et accusateur, regardant Dorante puis détournant les yeux et semblant se protéger physiquement.) Bourguignon, cette question-là m’annonce que, suivant la coutume, tu arrives avec l’intention de me dire des douceurs, n’est-il vrai ?

 

DORANTE

(Niant au premier abord puis semblant acquiescer, terminant sa réplique le sourire aux lèvres.) Ma foi, je n’étais pas venu dans ce dessein-là je te l’avoue ; tout valet que je suis, je n’ai jamais eu de grandes liaisons avec les soubrettes, je n’aime pas l’esprit domestique ; mais à ton égard c’est une autre affaire ; comment donc, tu me soumets, je suis presque timide, ma familiarité n’oserait s’apprivoiser avec toi, j’ai toujours envie d’ôter mon chapeau de dessus de ma tête, et quand je te tutoie, il me semble que je jure ; enfin j’ai un penchant à te traiter avec des respects qui te feraient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc avec ton air de princesse ?

 

SILVIA

(Faisant la moue.) Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant est précisément l’histoire de tous les valets qui m’ont vue.

 

DORANTE

(Se tournant vers le public toujours en souriant, terminant sa réplique en fixant Silvia tout en s’inclinant.) Ma foie, je ne serais pas surpris quand ce serait aussi ‘histoire de tous les maîtres.

 

SILVIA

(Fixant de même Dorante, martelant la fin de son propos par une intonation et une articulation prononcée.) Le trait est joli assurément ; mais je te le répète encore, je ne suis point faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.

 

DORANTE

(Arrangeant ses atours, presque désolé.) C’est à dire que ma parure ne te paît pas ?

 

SILVIA

(Prenant une grande inspiration, tout aussi désoleé mais heureuse de reprendre la conversation en main.) Non bourguignon ; laissons là l’amour, et soyons bon amis.

 

DORANTE

(S’exclamant vers le public.) Rien que cela ? Ton petit traité n’est composé que de deux clauses impossibles.

 

SILVIA

(A part, d’abord à elle-même puis au public, étonnée.) Quel homme pour un valet ! (Haut, dressant la tête, au ton ferme, réajustant ses vêtements et fixant Dorante et se rapprochant légèrement de lui.) Il faut pourtant qu’il s’exécute, on m’a prédit que je n’épouserais jamais qu’un homme de condition, et je n’ai juré depuis de n’en écouter jamais d’autres

 

DORANTE

(Feignant l’étonnement, au ton presque moqueur mais tout en voulant rester crédible, en s’avançant ver Silvia et en faisant un petit geste de la main.) Parbleu, cela est plaisant, ce que tu as juré pour homme, je l’ai juré pour femme, moi, j’ai fait serment de n’aimer sérieusement qu’une fille de condition.

 

SILVIA

(Méfiante, penchant la tête sur le côté et donnant sa réplique de manière vive.) Ne t’écarte donc pas de ton projet.

 

DORANTE

(Au ton «gourmand», terminant sa réplique au public en hochant la tête à celui-ci pour accentuer son affirmation.) Je ne m’écarte peut-être pas tant que nous le croyons, tu as l’air bien distingué, et l’on est quelquefois fille de condition sans le savoir.

 

SILVIA

(Le regardant un court instant avant de fixer le vide, et de détourner le regard, au ton forcé). Ah, ah, ah, je te remercierais de ton éloge, si m mère n’en faisait pas les frais.

 

 DORANTE

(S’approchant de Silvia en avançant sa main droite, avant de se retourner brusquement  pour s’avancer vers le devant de la scène, tout en jetant à la fin de sa réplique un œil sur elle.) Eh bien, venge toi sur la mienne, si tu me trouves assez bonne mine pour cela.

 

SILVIA

(A part, se tenant le menton avec une main, regardant sa robe avant de réaliser une rotation de sa tête vers le ciel, au ton refrogné.) Il le mériterait. (Haut, avec force, et un vif geste de la main.) Mais ce n’est pas là de quoi il est question ; trêve de badinage, c’est un homme de condition qui m’est prédit pour époux, e je n’en rabattrai rien.

 

DORANTE

(Avec une intonation de voix forte, avec bonne humeur et souriant en fixant Silvia à la fin de sa réplique.) Parbleu, si j’étais tel, la prédiction me menacerait, j’aurais peur de la vérifier, je n’ai point de foi à l’astrologie, mais j’en ai beaucoup à ton visage.

 

SILVIA

(A part, surprise, observant Dorante, à voix basse.) Il ne tarit point… (Haut, d’une voix claire, observant encore Dorante.) Finiras-tu, que t’importe la prédiction puisqu’elle t’exclut ?

 

DORANTE

(S’avançant, vers elle en la regardant fixement tout en souriant.) Elle n’a pas prédit que je ne t’aimerais point.

 

SILVIA

(D’une voix presque froide, appuyant particulièrement la dernière partie de sa réplique.) Non, mais elle a dit que tu n’y gagnerais rien, et moi je te le confirme.

 

DORANTE

(S’éloignant d’elle à reculons, s’avançant vers le public et regardant en sa direction tout en parlant à Silvia, d’une voix posée.) Tu fais fort bien, Lisette, cette fierté-là te va à merveille, et quoiqu’elle me fasse mon procès, je suis pourtant bien aise de te la voir ; je te l’ai souhaitée d’abord que je t’ai vue, il te fallait encore cette grâce-là, et je me console d’y perdre, parce que tu y gagnes.

 

SILVIA

(A part, l’air rêveuse, observant tour à tour Dorante et le public.) Mais en vérité, voilà un garçon qui me surprend malgré que j’en aie… (Haut, se levant et s’avançant vers Dorante.) Dis-moi, qui es-tu toi qui me parles ainsi ?

 

DORANTE

(Se retournant vers Silvia, modeste.) Le fils d’honnêtes gens qui n’étaient pas riches. 

 

SILVIA

(Faisant un geste de la main tout en détournant son regard vers le public avant de revenir vers Dorante.) Va, je te souhaite de bon cœur une meilleure situation que la tienne, et je voudrais pouvoir y contribuer ; la fortune a tort avec toi.

 

DORANTE

(Parlant au public et s‘avançant vers lui, avant de revenir vers Silvia.) Ma foi, l’amour a plus de tort qu’elle, j’aimerais mieux qu’il me fût permis de te demander ton cœur, que d’avoir tous les biens du monde.

 

SILVIA

(A part, levant le bras et les yeux au ciel, soupirant d’aise.) Nous voilà grâce au Ciel en conversation réglée. (Haut, de nouveau curieuse et impatiente.) Bourguignon, je ne saurais me fâcher des discours que tu me tiens ; mais je t’en prie, changeons d’entretien, venons à ton maître ; tu peux te passer de me parler d’amour, je pense ?

 

DORANTE

(Devant elle, souriant et goguenard.) Tu pourrais bien te passer de m’en faire sentir, toi.

 

SILVIA

(Faisant un brusque geste avec ses mains, détournant le regard et réajustant sa robe en jetant cependant de rapide coups d’œil à Dorante.) Ahi ! je me fâcherai, tu m’impatientes, encore une fois laisse là ton amour.

 

DORANTE

(Avec vigueur, sourire, et feignant grossièrement la colère.) Quitte donc ta figure.

 

SILVIA

(A part, la tête sur le côté, la main sur la joue, avec un sourire amusé.) A la fin, je crois qu’il m’amuse… (Haut, se levant, l’air pincé, faisant quelque pas vers le public et la scène.) Eh bien Bourguignon, tu ne veux donc pas finir, faudra-t-il que je te quitte ? (A part, au public.) Je devrais déjà l’avoir fait.

 

DORANTE

(Se rapprochant vivement de Silvia et faisant un geste vers elle.) Attends, Lisette, je voulais moi-même te parler d’autre chose ; mais je ne sais plus ce que c’est.

 

SILVIA

(D’une voix accusatrice et bougonne, tout en revenant vers le centre de la scène, parlant au public avant de regarder Dorante.) J’avais de mon côté quelque chose à te dire ; mais tu m’as fait perdre mes idées, à moi.

 

DORANTE

(Se remémorant les premier instant du dialogue, fronçant légèrement les sourcils, la main et l’esprit dans le vague.) Je me rappelle de t’avoir demandé si ta maîtresse te valait.

 

SILVIA

(D’une colère contenue, lasse, d’une vigoureuse manière, pestant, lançant bras et buste contre Dorante.) Tu reviens à ton chemin par un détour, adieu.

 

DORANTE

(D’une voix empressée et en désignant les coulisses, l’empêchant immédiatement de se mouvoir.) Eh non, te dis-je, Lisette, il ne s’agit ici que de mon maître.

 

SILVIA

(Faisant s’éloigner Dorante d’elle, s’avançant vers le public, terminant la dernière partie de sa réplique à Dorante.) Eh bien soit ! Je voulais te parler de lui aussi, et j’espère que tu voudras bien me dire confidemment ce qu’il est ; ton attachement pour lui m’en donne bonne opinion, il faut qu’il ait du mérite puisque tu le sers.

 

DORANTE

(Inclinant légèrement la tête en direction de Silvia, humble et prudent.) Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là, par exemple ?

 

SILVIA

(Effacée, faisant comprendre que cela est mineur et «hors-sujet».) Veux-tu bien ne prendre pas garde à l’imprudence que j’ai eue de le dire ?

 

DORANTE

(Retrouvant sa joie et son énergie, le sourire sur la figure, se lançant dans de grands gestes, et s’exprimant tour à tour de manière vive à Silvia et au public.) Voilà encore de ces réponses qui m’emportent ; fais comme tu voudras, je n’y résiste point, et je suis malheureux de me trouver arrêté par tout ce qu’il y a de plus aimable au monde.

 

SILVIA

(De nouveau lasse, se renfermant physiquement sur elle.) Et moi, je voudrais bien savoir comment il se fait que j’ai la bonté de t’écouter, car assurément, cela est singulier.

 

DORANTE

(Au public, d’une voix ironique.) Tu as raison, notre aventure est unique.

 

SILVIA

(A part, au public, d’une voix perturbé puis outrée.) Malgré tout ce qu’il m’a dit, je ne suis point partie, je ne pars point, me voilà encore, et je réponds ! En vérité, cela passe la raillerie. (Haut, en commençant à se diriger vers les coulisses) Adieu.

 

DORANTE

(Se dirigeant vers elle, les mains en avant, voulant se racheter, d’une voix peinée.) Achevons donc ce que nous voulions dire.

 

SILVIA

(Se retournant vers lui, d’une voix ferme, pleine de fatigue, excédée.) Adieu, te dis-je, plus de quartier. Quand ton maître sera venu, je tâcherai en faveur de ma maîtresse de la connaître par moi même, s’il en vaut la peine ; en attendant, tu vois cet appartement, c’est le vôtre.

 

DORANTE

(Ramenant ses mains près du corps et se redressant.) Tiens, voilà mon maître.

 

 

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