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Publié par i-voix

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Etendant les mains hors du lit, Plume fut étonné ne pas rencontrer le mur. "Tiens, pensa-t-il, les fourmis l'auront mangé..." et il se rendormit. (...)

 

 

extrait du poème Un homme paisible

Un certain Plume
Recueil de poèmes en prose d'Henri Michaux

 

 

 

 

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HENRI MICHAUX : Plume voyage

 

 


Plume ne peut pas dire qu'on ait excessivement d'égards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres s'essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par s'habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible il le fera.
Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse racine : "allons, mangez. Qu'est-ce que vous attendez ?"
"Oh, bien, tout de suite, voilà." Il ne veut pas s'attirer des histoires inutilement.
Et si, la nuit, on lui refuse un lit : "Quoi ! Vous n'êtes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, c'est le moment de la journée où l'on marche le plus facilement."
"Bien, bien, oui, certainement. C'était pour rire, naturellement. Oh oui, par… plaisanterie."
Et il repart dans la nuit obscure.
Et si on le jette hors du train : "Ah ! Alors vous pensez qu'on a chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui peut parfaitement être utile ici, qui n'a nul besoin de s'en aller là-bas, et que c'est pour ça qu'on aurait creusé des tunnels, fait sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu'il faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour…"
"Bien, bien. Je comprends parfaitement. J'étais monté, oh, pour jeter un coup d'œil ! Maintenant, c'est tout. Simple curiosité, n'est-ce pas. Et merci mille fois." Et il s'en retourne sur les chemins avec ses bagages.
( …)

Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement.

 

HENRI MICHAUX, extraits d'Un certain Plume (Poésie Gallimard, 145-147)

 

 

 

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HENRI MICHAUX : L'âme adore nager

 

 

L'âme adore nager.
Pour nager on s'étend sur le ventre. L'âme se déboîte et s'en va. Elle s'en va en nageant. (Si votre âme s'en va quand vous êtes debout, ou assis, ou les genoux ployés, ou les coudes, pour chaque position corporelle différente l'âme partira avec une démarche et une forme différentes c'est ce que j'établirai plus tard.)
On parle souvent de voler. Ce n'est pas ça. C'est nager qu'elle fait. Et elle nage comme les serpents et les anguilles, jamais autrement.
Quantité de personnes ont ainsi une âme qui adore nager. On les appelle vulgairement des paresseux. Quand l'âme quitte le corps par le ventre pour nager, il se produit une telle libération de je ne sais quoi, c'est un abandon, une jouissance, un relâchement si intime.
L'âme s'en va nager dans la cage de l'escalier ou dans la rue suivant la timidité ou l'audace de l'homme, car toujours elle garde un fil d'elle à lui, et si ce fil se rompait (il est parfois très ténu, mais c'est une force effroyable qu'il faudrait pour rompre le fil), ce serait terrible pour eux (pour elle et pour lui).
Quand donc elle se trouve occupée à nager au loin, par ce simple fil qui lie l'homme à l'âme s'écoulent des volumes et des volumes d'une sorte de matière spirituelle, comme de la boue, comme du mercure, ou comme un gaz - jouissance sans fin.
C'est pourquoi le paresseux est indécrottable. Il ne changera jamais. C'est pourquoi aussi la paresse est la mère de tous les vices. Car qu'est-ce qui est plus égoïste que la paresse ?
Elle a des fondements que l'orgueil n'a pas.
Mais les gens s'acharnent sur les paresseux.
Tandis qu'ils sont couchés, on les frappe, on leur jette de l'eau fraîche sur la tête, ils doivent vivement ramener leur âme. Ils vous regardent alors avec ce regard de haine, que l'on connaît bien, et qui se voit surtout chez les enfants.

Henri Michaux, « La paresse » , Mes propriétés (1930), dans La Nuit remue (Poésie Gallimard, p. 110-111)

 

 

 

 

 

HENRI MICHAUX : "Les mous sont les durs"

 

 

Tristesse du réveil !
Il s'agit de redescendre, de s'humilier.
L'homme retrouve sa défaite : le quotidien."

(...)

Cependant il se demande parfois comment il pourrait rentrer dans le paradis perdu (et qu'importe que ce soit parfois un enfer).

Il médite l'évasion, car les "mous" sont les "durs", ne se laissent ni vaincre, ni convaincre. 

(...)

Capitaine à la débâcle, il détruit les derniers échafaudages, il nivelle tout dans la cendre, il accomplit la ruine.

C'est ainsi qu'il aura été un grand bâtisseur. Sans remuer un doigt, il aura été un grand aventurier.
Ni but, ni buter, il faut savoir dévaler.

C'est le jeu de la pierre qui roule.

 

 

  Henri Michaux, extraits de L'Insoumis, dans Lointain intérieur (1938) (Poésie Gallimard, p 66-70)

 

 

 

 


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