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Publié par Fiona


À la lecture du livre, de la première à la ligne de fin, ce qui frappe le plus est l’écriture épurée. Froide. Sèche.


Peu d’ « ornement », telle une figure de style traînant au coin d’une ligne ou un jeu de sonorité résonnant entre deux mots. Presque rien.


Ou simplement, rien, comme un simple constat neutre, une simple narration impassible des faits. À peine quelques traces de sentiment ou d’émotion. Aucun jugement ou critique ou avis.


La narratrice le dit elle-même, à la vingt-quatrième page : «
[...] je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant » ou d’ « émouvant » [...] Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles. »


Une écriture donc « plate » qui pourrait sembler inintéressante. Et pourtant il n’en est rien, puisqu’elle produit de nombreux effets et traduit l‘essence même du livre.


D’abord, un effet d’austérité et d’amertume face à son passé, comme si dans ces lignes le bonheur n’était pas permis
. « Mais il n’est même plus possible de revenir trop loin en arrière, de retoucher ou d’ajouter des faits, ni même de se demander où était le bonheur » page 101. Ou encore la citation d’Henri de Régnier glissée à la page 79, « Le bonheur est un dieu qui marche les mains vide », qui appuie cette notion de platitude, de néant, de passé qui ne peut pas être enrichi. On a l’impression de regarder une photo en noir et blanc en se contentant de la décrire froidement.


Ensuite, cela souligne la volonté de la narratrice de
«  rendre compte d’une vie soumise à la nécessité » page 24, en supprimant la fioriture de l’écriture, en ne gardant que l’essentiel, à l’instar de son passé, où le superflu n’avait aucun autre attrait que de rendre compte d’un niveau social. Une écriture dépouillée pour une vie dépouillée.


Enfin, l’absence d’ « ornement » peut souligner une indifférence volontaire face aux mots, comme une vengeance :
« Je pleurais. Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancœur et de chicanes douloureuses, bien plus que l’argent » page 64. Des mots pour dire ce qui est, sans tromperie, sans la volonté de vouloir paraître autre chose que ce qu‘on est, comme l’a toujours fait son père sans y parvenir, pour finalement se sentir toujours inférieur et jamais reconnu par la haute classe sociale. Un langage qui était synonyme de richesse, qui ici n’en a plus aucune, pour être finalement ce qu’il est :


Du vent.



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M
Superbe ! Tout est d'une remarquable justesse et sensibilité.Je pense qu'Annie Ernaux apprécierait en particulier "comme si dans ces lignes le bonheur n’était pas permis"...On en reparlera.
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