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Publié par Fiona


 

Mîrka à Rhadî - A Nagpur

 

Nous sommes à Brest depuis trois mois : cependant j'ai la curieuse sensation de demeurer encore étranger à cette ville et à ses citadins. J'ai toutefois la nette impression que si je me trouvais dans une autre agglomération française, il en serait de même.

Tu sais, je ne suis pas encore habitué à leur rythme de vie, aussi ne m'en veux guère si je ne parviens pas à te le décrire de la façon la plus adéquate et sincère possible, car je n'ai de cesse que d'essayer de comprendre.

Lorsque que je m'arrêtais et regardais le monde : car je dois bien l'avouer, tenir la cadence folle qui y est imposée, relève de la gageure pour ma marche sage : je remarquais la façon saisissante dont les français sont réglés. À tel point que je me demande si contrairement à nous, Hindous, leur dieu leur a greffé une pendule dans la tête à la naissance. Mus par cet instinct horloger, ils sortent, courent, rentrent à des heures précises : et de ce fait, à certains moments de la journée, les rues se remplissent ou se vident à la manière d'un robinet qui s'ouvre ou se ferme. À cette vision quelque peu surprenante, je me demande toujours après quoi ils courent tous. L'argent, me dirais-tu : certes, je connais sa valeur dans notre contrée, mais il semble ici faire office de religion nationale.

Ce train de vie présente quelque avantage ; point n'est le besoin de se rendre dans un cimetière la nuit ou dans une attraction le soir pour croiser les salariés et leur regard exprimant le néant.

Sous les immenses bâtisses uniformes et grises, il s'y fait à certaines heures un bel encombrement d'habitants : mais je sens poindre de temps à autre la solitude, puisque comme je te l'ai expliqué précédemment, les français sont plus courants d'airs qu'êtres humains et prêter attention à ce qui se passe autour d'eux, n'est guère l'un de leur point fort : il le devient néanmoins quand cette attention mérite d'être portée. L'indigent qui fait un malaise dans la rue a grand intérêt à posséder un téléphone portable et à ne pas trop être agonisant pour prévenir les secours lui-même, s'il ne veut pas que cette rue devienne sa sépulture. Mais un nanti qui se foule le petit orteil voit alors une multitude de têtes bien serviables et empressées autour de lui ainsi qu'un cortège d'ambulances arriver dans la minute suivante.

Je ne pourrais guère demeurer ainsi immobile à observer ce monde étrange, puisque au bout d'un long instant, les gens finiraient par remarquer mon attitude, qui leur semblerait bien insolite et peut-être même, me prendraient-ils pour un insensé et appelleraient-ils leur police.

Je ressens de la nostalgie en songeant au pays. Tu sais, nos villes à nous semblent enchantées : ici, il n'y a pas de couleurs ni de rires francs, juste un silence soumis et repu du bruit criard des voitures. Ces dernières, d'ailleurs, sont omniprésentes dans le quotidien des habitants : tu connais, Rhadî, la rareté de ces engins dans nos rues. Ici, elles sont autant répandues que les habitants à pied et même plus encore, et ma vie manque de couper court à chaque rue que je traverse innocemment en omettant que je ne suis plus à Nagpur.

Tu comprends bien que, si tant est possible, j'évite instamment de me promener en ville.

Qui plus est, je m'y perdais parfois, et osant enfin demander mon chemin à un passant, je mesurais de ce fait leur obligeance et entendais un grommellement impétueux dont je ne saisissais pas parfaitement le sens : « D'où tu débarques, vieux ! Ici, c'est pas chez Aladin ! »

 

De Brest, le 14ème jour d'octobre, 2008.





PIERRE ET GILLES : Michael Jackson

 

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Claire 12/11/2008 20:29

J'ai adoré cette lettre ! Je trouve que c'est celle qui se rapproche le plus de celles de Montesquieu. C'est un élixir d'humour, d'ironie, de satire. C'est très bien écrit, avec un langage soutenu parfait et de jolies figures de rhétorique.
Bravo Fiona pour ta lettre (: !