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Publié par Julia


Kamisa à Sira.

A Brest.

 

     Je suis arrivée à Brest mardi dernier. Ce ne fut pas une mince affaire pour passer l'aéroport de Nantes dont les contrôleurs à l'affût ne manquent pas une occasion d'exprimer avec autorité leur méfiance à l'égard des « gens comme nous ». Cinq fouilles furent effectuées, puis on nous questionna sur les raisons de notre venue. Après avoir expliqué pendant deux heures à trois personnes différentes notre projet de nous installer en France, ils finirent par nous laisser sortir, presque déçus de ne pas avoir trouvé de quoi nous renvoyer chez nous à peine débarqués. J'entendis d'ailleurs l'un des agents de sécurité s'adresser de façon peu discrète à son collègue et lui dire:

     « - En voilà encore qui s'imaginent qu'ils sont les bienvenus ici en ce moment!

     - Pff... Comme si on n’avait pas assez de zoulous qui débarquent et circulent dans le pays librement tous les jours! ».

     Une fois sortis, Ibrahim nous appela un taxi qui pourrait nous emmener jusqu'à Brest, où nous retrouverions Dahil. C'est lui qui avait tout organisé, des billets d'avion à l'hébergement. Je ne le connais pas très bien et les rares fois où nous nous sommes croisés, il m'intimidait. Tu sais, Dahil c'est « celui qui a réussi », au village. Pourtant à l'étonnement de chacun, il revenait chaque fois au pays, un voile d'amertume sur le visage. Tout est plus clair maintenant. Il fallait venir ici pour se rendre compte des réelles illusions que l'on peut se faire d'un endroit inconnu. Je comprends mieux la gravité du regard de Dahil, prisonnier libre de ce pays si convoité, idéalisé et vénéré : la France.

     Par la fenêtre du véhicule qui nous menait vers Brest, j'observais ces paysages si différents de ceux que je connais: D'abord des rues aux trottoirs larges où des dizaines et des dizaines de gens se croisent, se bousculent et s'ignorent. Au village tout est différent, tout le monde se connaît et chacun salue l'autre lorsqu'il le croise. Et cette tendance à courir que tout le monde semble avoir adoptée comme si chaque seconde était comptée. Pourquoi cet empressement, me demanderas tu ? Eh bien, ma chère cousine, je n'en ai pas la moindre idée, et je suis toujours étonnée lorsque j'entends moult « pardon!!! » et « excusez-moi... », une pointe d'agacement dans la voix avant que l'on m'écarte complètement pour disparaître dans la foule à la vitesse de la lumière.

     Les arbres aussi, géants d'écorce et de feuilles veillant sur la ville, diffèrent de la végétation de chez nous. Ici, il en pousse de toutes sortes, partout. Un grand chêne ici, un érable là. Car comme presque tout ici, la terre n'est pas comme chez nous.

     Nous arrivâmes sur une Place dite « de la Liberté », Dahil et son amertume nous attendaient déjà. Il nous embrassa avant de s'installer à l'avant de sa vieille Peugeot 504. Le trajet s'effectua en silence. C'est moins la fatigue et le soulagement d'être enfin arrivés, que mon envie de m'imprégner de toutes ces choses inconnues qui défilaient tranquillement derrière le carreau de la voiture, qui expliquait mon silence.

     C'est quand Dahil se gara enfin devant l'un de ces bâtiments immenses qui s'étalaient un peu partout dans la ville que j'ai compris que l'on était arrivés. Nous avons pris l'ascenseur et sommes sortis au cinquième étage, avant de pénétrer dans l'appartement du fond.

     Il était bien loin de l'image que je m'étais faite : minuscule, humide, crasseux et lugubre. Tu n'imagines pas l'angoisse qui me serra la gorge au moment où je compris que cette pièce était non seulement dépourvue de chauffage mais aussi la principale du deux pièces qui comprenait aussi une microscopique salle de bain.

    Ici, chaque jour est différent et je ne manque pas de m'extasier devant le fonctionnement étrange des choses, des gens, bref, de la vie. Mais je te raconterais tout ceci plus tard dans mes prochaines lettres.

 

     Embrasse ta mère de ma part.


De Brest, le 22 mai 2008.



HANS HARTUNG

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