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Publié par Victoire & Enora

Dans ' el Dorado ', ce qui me passionne c'est le désir.

Essai de conversation par Victoire & Enora

Essai de conversation

entre Laurent Gaudé et Michel de Montaigne

 

Un après-midi de décembre, Montaigne invita plusieurs écrivains français à se réunir autour d’un repas dans son château en Dordogne. Parmi eux, Laurent Gaudé, écrivain moderne. Gaudé frappa à la porte, grelottant, il attendit d’être invité à entrer. Quelques secondes plus tard, il entendit des éclats de voix puis vit la porte s’ouvrir. Montaigne, enchanté de voir son invité, s'adressa à lui : « Vous me voyez réjoui d’avoir donné suite à ma sollicitation. Je vous en prie, entrez.

- Bonjour, votre invitation m'a honoré. »

 

Ils montèrent les marches de l'escalier en colimaçon pour atteindre la librairie de Montaigne « Bonjour, honoré de vous rencontrer ». Ils s'installèrent à une table et commencèrent à converser.

Essai de conversation par Victoire & Enora

- Quel message avez-vous voulu faire passer à travers les chapitres "Des Cannibales" et "Des Coches" dans Les Essais ?

 

- A travers ces chapitres, nous, Européens, devons prendre conscience de la barbarie et de l'ethnocentrisme dont nous avons fait preuve au temps de la conquête de l'Amérique et plus généralement au cours de la colonisation. Il faut que nous nous remettions en question sur nos agissements et  nos coutumes avant d'immédiatement juger celles des populations qui ont vu sur leurs terres débarquer d'imposants navires sans avoir demandé quoi que ce soit. Voyez vous, je trouve important de réfléchir par soi même, de penser. Ce travail que chacun effectue sur lui même permet ensuite de pouvoir s'ouvrir à l'autre et de donner un point de vue, entre autres.

Ayant lu l'un de vos romans Eldorado, je me questionne sur la manière dont se fabrique votre plume.

 

- Elle passe essentiellement par la contemplation du monde tel qu'il est, dans les lectures, dans les voyages. Il y a toute une première période de recherche de documents, de prise de notes :   mettre une idée de coté, trouver le nom du personnage... C'est d'ailleurs une période que j'aime beaucoup, qu'on ne peut pas définir dans le temps parce que ça peut se passer sur une période très longue, au supermarché rayon yaourts. On va dire que je ne peux pas me mettre derrière mon bureau pour ça.

Et vous, afin d'écrire un livre reconnu tel que Les Essais, avez-vous eu des sources d'inspiration ? Comment avez vous nourri et enrichi cette œuvre pour qu'elle devienne un classique de la littérature française ?

 

- J'ai vécu pendant la Conquête. Lorsque l'on vit à la période où se déroule un fait quelconque, il est plus simple de l'évoquer. Je n'ai pas navigué en parcourant le monde comme certains explorateurs européens. En revanche, je me suis beaucoup inspiré d'écrits de l'Antiquité gréco-romaine rédigés par Plutarque, Cicéron ou Sénèque notamment. Afin de m'exprimer sur le 'Nouveau Monde', les récits de voyages ont été, si je puis dire indispensables.

Évoquez moi la cause des migrants, celle que vous défendez tout au long de votre œuvre.

 

- J'ai eu l'occasion de me rendre au Kurdistan irakien, auprès de ces réfugiés afin de partager leur quotidien. On ne peut pas vraiment voir à quel point on parle ici de détresse profonde, totale. C'est le malheur qui s'est abattu sur ces gens là. C'est le malheur de ne plus pouvoir vivre là où ils ont toujours vécu, là où ils ont toujours eu envie de vivre parce que les gens ont envie de rester vivre en Syrie ou en Irak ; ils n'ont pas spécialement envie de venir en Europe. Comme je vous l'ai dit, je me suis rendu dans un camp de réfugiés et lorsque j'étais là-bas, je n'ai pas entendu le mot ' Europe ' se prononcer une seule fois. Ils se voient contraints de partir. C'est pourquoi la politique européenne doit les soutenir sans laisser des embarcations de fortune s'échouer en Méditerranée.

Ne pensez-vous pas d'ailleurs que nos deux livres mettent en lumière un 'el Dorado' ? Je m'explique ; le tire de mon livre en est l'homologue. Il décrit la recherche d'un monde meilleur pour des millions de personnes, d'un endroit qui puisse les accueillir et les aider. Évidemment c'est utopique. Dans le vôtre, on peut aussi distinguer une part d'illusion de la part des explorateurs européens pensant qu'en traversant l'Atlantique ils trouveron or et objets précieux.

 

- Je partage votre idée, cette pensée me semble juste. Vous évoquiez le terme ' el Dorado'. Pourquoi avoir intitulé votre roman El Dorado ?

 

- Dans ' el Dorado ', ce qui me passionne c'est le désir. Il construit évidemment un el dorado, je n'ai pas d'autres mots. Ensuite, ce que j'aime beaucoup avec ce mot là, c'est d'ailleurs pour cela que je voulais qu'il soit en titre, c'est qu'il est extrêmement ambigu dans le sens où dès le moment qu'on le prononce, on sait que c'est faux. On sait très bien que l'el dorado n'existe pas et pourtant le mot existe. Et j'aime bien cette idée que l'on ait besoin de ce petit rêve tout en sachant que c 'est une fiction.

Je suis curieux d'obtenir davantage d'explication sur l'un des passage du chapitre « Des Cannibales ». Il aborde, d'après ce que j'ai pu discerner la comparaison entre les pratiques européennes et amérindiennes.

 

- J'ai voulu faire passer un message clair et explicite : en Europe, nous avons connu des guerres sanglantes où la violence n'avait guère de limite. L'ennemi était tué de façon quelque peu atroce, sous la torture avec des armes qui n'épargnent pas. D'après ce qui a été dit, là-bas, ils étaient munis d'arcs ou d'épées de bois. Une fois le combat terminé, les peuples amérindiens pratiquaient le cannibalisme. Autrefois, cette pratique était considérée comme barbare. Je peux le concevoir. Avant de rôtir et de manger l'ennemi, celui ci est simplement assommé. Je trouve donc personnellement, comme je l'ai transcrit dans ce chapitre qu'il y a plus de barbarie à déchirer par des tortures et des supplices un corps qui a encore toute sa sensibilité, à le faire cuire à petit feu, le faire mordre et blesser par les chiens, que de le rôtir et le manger une fois qu'il est mort.

Pour ma part, la conclusion de votre livre, soit la mort de Piracci me laisse désireux d'éclaircissements. Pourquoi ne pas l'avoir laissé vivre à la fin du récit?

 

Essai de conversation par Victoire & Enora

- C'est une question pertinente. J'ai d'ailleurs hésité à le laisser vivre. J'ai retravaillé le passage car il y avait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je n'aimais pas l'idée que le lecteur puisse s'imaginer, je dis n'importe quoi, que le commandant Piracci trouve une femme au Maghreb et fonde une famille par exemple.

Etant donné que vous êtes un philosophe, même si chacun est à même d'y répondre, je me permets de vous poser une question qui peut amener à la réflexion : En quoi la découverte de l'Autre nous permet-elle de mieux nous connaître, d'interroger notre identité, notre culture, nos valeurs ?

 

- Voilà une question congruente avec notre échange. Chaque rencontre nous apporte quelque chose. Chacun devrait tolérer l'Autre. Chacun a reçu une éducation et il en découlera la tolérance de l'individu. Il ne faut pas être réticent à l'idée de rencontrer de nouvelles personnes, de découvrir une culture différente de la sienne. La conception que j'essaie d'avancer est qu'il ne faut pas appréhender le changement. Il n'est souvent que bénéfique et nous permet d' évoluer en tant qu'individu. Nous devons avoir conscience des préjugés qui nous habitent, c'est à dire cette tendance à croire que l'humain détient la vérité lorsqu'en réalité c'est la vanité qui parle. L'ouverture d'esprit est une des qualités premières qu'il faudrait enseigner à l'Homme.

A ce propos, d'après les informations que vous possédez, j'aimerais avoir votre avis sur la question suivante : pensez vous qu'il y a eu une progression de l'ouverture à l'Autre et de tolérance entre le XVIe et le XXIe siècle ?

 

- Je pense qu'en cinq siècles, l'humanité a évolué dans sa globalité. La société est beaucoup mois basée sur la religion mais le manque d'ouverture d'esprit à ce sujet pose encore énormément de problèmes : des stigmatisations mais aussi des personnes qui vacillent vers l'extrémisme. Le fanatisme islamiste est notamment un danger aujourd'hui. Là où je pense que la société a le plus évolué est que la place des femmes est reconnue. Par rapport au XVIe, c'est l'une des différences majeures observable grâce au long combat qu'elles ont mené mais qui n'est malheureusement pas achevé. Cela n'est néanmoins pas vrai partout sur le globe. Comme vous l'avez dit, l'ouverture d'esprit y joue un rôle majeur. Il faut que les mentalités changent que ce soit au sujet des droits des femmes, de l'orientation sexuelle, du genre,.. Notre espèce compte plusieurs ethnies qui ont certes des différences mais qui restent des êtres humains. Chacun se doit d'accepter ou du moins de tolérer l'Autre.

 

Quelque heures plus tard, Montaigne finit par conclure la conversation :  « Je suis satisfait de la conversation que nous avons entretenue. Ce fut un échange particulièrement intéressant et constructif. »

 

Gaudé salua Montaigne d'un signe de la main et ajouta avant de quitter la demeure :  « J'ai passé un agréable moment, je vous souhaite une excellente soirée ».

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