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Publié par i-voix

Entretien partagé - Stendhal : Le Rouge et le Noir

PRÉSENTATION

 

Henry Beyle, publie en 1830 Le rouge et le Boir, sous son nom de plume Stendhal. La trame de son deuxième roman est empruntée à un fait divers ayant eu lieu en 1827, le personnage de Julien Sorel est en effet calqué sur Antoine Berthet. Cet ouvrage n’eut guerre de succès à sa parution, il scandalisa par son caractère trop incisif et cynique pour son temps. 

 Julien Sorel, le fils d’un simple scieur, devient le précepteur des enfants de M. de Rênal, le maire de Verrières. Le succès de Julien auprès de ses élèves, et auprès de Mme de Rênal surtout, les soirées sous le tilleul, la stratégie amoureuse du jeune homme, finissent par éveiller des soupçons. Pour faire taire les rumeurs, Julien doit quitter son amante et sa position. Grâce à ses talents brillants au séminaire, Julien obtient une place de secrétaire à Paris auprès du marquis de la Mole… 

 

Cette œuvre m’a énormément plu, de par les portraits psychologiques complexes des personnages, les jeux de séduction, la description et la critique de la hiérarchie sociale dépeinte de façon réaliste. Les enjeux de l’œuvre sont d’ailleurs pléthoriques :  

  • Historique : La confrontation de Julien avec le monde, son apprentissage puis sa désillusion reflètent l’expérience de toute une partie de la jeunesse française de l’époque. La chute de Napoléon a entraîné avec elle les grandes actions et possibilités d’ascension facile : les jeunes ne trouvent plus leur place dans une société fermée où l’on ne leur offre guère, s’ils sont d’origine modeste, que des emplois subalternes. Il n’y a plus de perspective de fortune rapide pour les jeunes provinciaux qui montent à Paris se couvrir de gloire : difficultés matérielles, ennui, atmosphère étouffante, tout est fait pour les rebuter dans une société qui refuse les idées neuves, qui ne connaît que la valeur des titres nobiliaires et plus encore celle de l’argent. Ils sont écartés aussi de la vie politique par les conditions d’âge et de cens. La France de la Restauration est une véritable gérontocratie car ces nouveaux venus représentent la menace pour le pouvoir en place d’un retour à la tourmente révolutionnaire. 

 

  • Critiques de la société et de l’ordre établi : Sur la petite ville de Verrière pèse la tyrannie des deux forces qui ont repris le pouvoir en 1815 : l’aristocratie et le clergé. Derrière leur unité apparente, Stendhal montre aussi les luttes entre la Congrégation, la noblesse, et la bourgeoisie industrielle. Verrière est un bon exemple du climat moral de la provincel’argent constitue l’unique préoccupation des habitants : “Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières : rapporter du revenu. À lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts des habitants.” p52. La Congrégation maîtrise ceux qui ne sont pas assez dociles ou se débarrasse d’eux. Les jansénistes sont éliminés (le curé Chélan, l’abbé Prirard) ; M. de Rênal est remplacé par Valenod, plus généreux et plus docile. À la fin du roman, la Congrégation a installé tous ses suppôts : le vicaire Maslon, le futur évêque Frilair, l’abbé Castanède, Valenod, maire et futur préfet. 
  • Le séminaire de Besançon est bien l’école par excellence de l’hypocrisie, de la méchanceté, de l’arrivisme et de la division. Être prêtre devient un métier, une situation pour des fils de paysans pauvres et ambitieux. Là plus qu’ailleurs, toute pensée est sévèrement réprimée : “La science n’est donc rien ici !” remarque Julien p.218. 
  • La capitale est le lieu par excellence des intrigues et des faveurs. L’ennui, la contrainte et la convention règnent en maître. Les jeunes aristocrates ne sont plus que des dandys, des fantoches sans énergie et sans avenir dont les conversations se réduisent à des potins de cour, à des pointes ironiques contre les subalternes. Le comte Altamira, seule personnage authentique, dévoile à Julien son opinion : “on hait la pensée dans vos salons. Il faut qu’elle ne s’élève pas au-dessus de la pointe d’un couplet de Vaudeville, alors on la récompense […] Tout ce qui vaut quelque chose, chez vous, par l’esprit, la congrégation le jette à la police correctionnelle ; et la bonne compagnie applaudit. C’est que votre société vieillie prise avant tout les convenances.”p405. 

 

  • Passionnel : l’ambigüité et la complexité des émotions de Julien sont décrites à merveille, entre ambition et amour, devoir et passions pures, le jeune homme en proie à mille débats intérieurs ne se laisse pas cerner ; de même Mathilde et sa folie pour le danger, sa très haute estime de soi et sa soumission totale à ses passions, versatiles et destructrices. Même si l’argent possède une place majeure dans les enjeux de pouvoir, il n’intéresse pas Julien qui veut triompher psychologiquement plutôt que matériellement. 

 

Entretien partagé - Stendhal : Le Rouge et le Noir

QUESTIONS - RÉPONSES

 

Qu’a provoqué chez vous la lecture de cette œuvre ?

Elle m’a beaucoup fait réfléchir à la psychologie des personnages, que j’ai trouvée fascinante et touchante. 

  • Le personnage de Julien Sorel ne se laisse pas cerner : il entretient le mythe du plébéien révolté, se décrivant indistinctement comme un “fils de paysan”, “de charpentier”, “d’ouvrier”, “paysan” alors qu’il est en fait un petit-bourgeois en raison de l’éducation qu’il a reçue successivement du vieux chirurgien-major qui lui a enseigné le latin et l’histoire, du curé Chélan, de Mme de Rênal, du séminaire. Dès lors, sa conscience de classe est au cœur de tout, il veut triompher de la société mais par un individualisme forcené qui ne peut le mener qu’à la cooptation par les classes dominantes. Cette conscience de classe joue un rôle essentiel dans la vie sentimentale de Julien.  Obtenir les faveurs de Mme de Rênal, et plus encore de Mathilde, ce n'est pas gagner un plaisir, mais remporter une victoire sociale. Sa rationalisation du désir, lorsqu’il se fixe pour devoir de serrer la main de Mme de Rênal par exemple, annihile alors toute passion réelle. Il y a une contradiction tragique dans l’amour de Julien : il aime Mme de Rênal parce qu’elle lui est socialement supérieure, et pourtant c’est cette différence de classe sociale qui l’empêche d’être complet.  
  • Contrairement à la rencontre de Julien et de Mme de Rênal, riche d’émotions et de sensations qui préludent à leur liaison, la première entrevue de Julien et Mathilde de La Mole est parfaitement froide : “Il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde et fort bien faite, qui vint s’asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point”. C’est finalement à cause de son succès dans la haute société que Julien va se convaincre du charme de Mathilde ; et leurs relations amoureuses lui donnent surtout des jouissances de vanité. Sa possession n’est un plaisir que parce qu’elle est un triomphe sur les autres qui la désirent.  L’amour de Mathilde pour Julien n’est pas plus pur. Comme lui, elle rêve de courage, de gloire militaire : “S’exposer au danger élève l’âme et la sauve de l’ennui où mes tristes adorateurs se sont plongés” (361). Comme lui, elle admire par-dessus tout l’énergie individuelle. Elle ne rêve que d’exciter continuellement l’attention, de ne pas passer inaperçue dans la vie, s’est donné un amour qui la singularise et qui, s’il y a révolution, lui assurera un grand rôle. Mais la révolution ne vient pas. Julien est donc sans cesse obligé de prouver qu’il appartient au monde des héros, soit en menaçant de la tuer, soit en apparaissant comme un cruel séducteur (cf. Maréchale de Fervaques). C’est entre eux le cercle infernal du mépris : s’il montre son amour, Julien est méprisé - et se méprise lui-même. S’il affecte le mépris, Mathilde cesse de le considérer comme un être inférieur dont on se fait aimer comme on veut et quitte son attitude méprisante. Incapable de concevoir des relations égalitaires, elle s’écrie alors “Sois mon maître”, passant du sadisme au masochisme. Toute sincérité sentimentale est exclue de cette liaison dont la racine, chez chacun des antagonistes, est l’orgueil.

 

Comment vous êtes-vous senti(e) au moment où vous acheviez la lecture ? 

 Plutôt bouleversé. Je n’arrivais pas à sortir de l’histoire, je n’arrêtais pas d’y penser. La façon dont Stendhal évoque des événements bouleversants, de véritables coups de théâtre, est d’autant plus frappante qu’elle est prosaïque et lapidaire : cf. p591 “Julien ne la reconnaissait plus bien ; il tira sur elle un coup de pistolet et la manqua ; il tira un second coup, elle tomba.” alors que rien ne l’annonçait, cela entraîne la chute sans retour du héros et la fin de l’histoire ; p659 “Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation” pour exprimer le guillotinage de Julien ; p566 “Elle se trouva enceinte et l’apprit avec joie à Julien”, lancé au beau milieu de tout alors que c’est, dans le contexte, extrêmement grave. 

 

À quel personnage trouvez-vous que l’on puisse le plus s’attacher ? Pourquoi ? 

Mme de Rênal possède réellement un caractère charmant. Elle ignore sa beauté, croit aimer son mari de tout son cœur, douce, modeste, dévouée, chaste et retirée, aimante, sensible à la nature. 

Elle se figure cependant tous les hommes sur le modèle de son mari, avares et immoraux, contrastant parfaitement avec le jeune Sorel dont l’humble origine renforcera sa passion. Son amour pour ce dernier pourra alors naître inconsciemment sous le nom fictif de tendresse maternelle et la tendresse protectrice deviendra passion absolue, arrachant complètement Mme de Rênal à la morale de sa classe. 

 

Entretien partagé - Stendhal : Le Rouge et le Noir

En quoi le style de l’auteur vous semble-t-il intéressant ? 

Comme le résume Stendhal : “Le meilleur [style] est celui qui se fait oublier et laisse voir le plus clairement les pensées qu’il énonce.” Ainsi il y a chez Stendhal le refus d’un style fondé sur l’emphase, la fausseté, l’hypocrisie. Au contraire, le sien se veut sobre, peu descriptif, utilisant des tours allusifs, des ellipses, Ses descriptions des lieux et des personnages sont souvent rapides, rarement pittoresques. Stendhal lutte contre cette tendance du XIXe siècle qui veut que l’expression cesse d’être transparente pour devenir un obstacle, une fin en soi, une recherche autonome. En cela je le préfère largement au style flaubertien, qui est loué de toute part, constitué de descriptions infiniment détaillées, plus conforme à la vision de “l’art pour l’art”. Stendhal procède en quelque sorte à un “réalisme subjectif” : il élimine la vision panoramique d’un témoin idéal pour que la réalité ne soit perçue qu’à travers la personnalité des protagonistes, et essentiellement de Julien. 

 

Que pensez-vous de la fin de l’œuvre ? 

Si elle a pu susciter de vives critiques, la fin du Rouge est pour moi un double coup de théâtre : en un premier temps, le héros qui triomphait est précipité du haut de son succès. En un second temps, au moment où tout il semble avoir tout perdu, il s’aperçoit qu’il a tout gagné sur un autre plan. Isolé dans sa prison, Julien entre en introspection et, délivré des luttes sociales, découvre sa métamorphose : “L’ambition était morte en son cœur, une autre passion y était sortie de ses cendres ; il l’appelait le remords d’avoir assassiné Mme de Rênal. Dans le fait, il en était éperdument amoureux” (536). Julien entre dans le règne de l’authentique : revoyant son détestable père, pas un instant il ne doute d’être son fils alors qu’il lui était arrivé de se demander s’il n’était pas réellement de haute naissance. Son amour pour Mathilde, si mêlé d’ambition, de revanche sociale, a disparu. Avec une parfaite lucidité, il analyse son passé avec Mme de Rênal : “Autrefois, quand j’aurais pu être si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait mon âme dans les pays imaginaires. AU lieu de serrer contre mon cœur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l’avenir m’enlevait à toi ; j’étais aux innombrables combats que j’aurais à soutenir pour bâtir une fortune colossale” (572). Alors que l’ambition, l’avenir et le combat étouffaient chez lui l’amour et le bonheur, par un beau paradoxe, emprisonné, le voilà libre. Seul le terme proche de sa vie, en l’arrachant à la société, le rend à lui-même. Il meurt réconcilié avec lui-même, et c’est sur ces réminiscences heureuses que Julien nous quitte. Sa mort est annoncé par la phrase prosaïque “Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune affectation”(574). Elle est l’équivalent stylistique de la mort dans le destin de Julien, qui, en dénouant ses contradictions, lui avait permis dans ses derniers mois d’accéder au bonheur. 

 

Quels liens faites-vous entre cette œuvre et le mouvement réaliste ? 

Stendhal prône contre les recherches formelles de ses contemporains, l’emploi d’une expression classique. Il s’insurge contre Chateaubriand, Rousseau et George Sand. Pour lui, la forme doit être seconde par rapport à l’idée, se mettre à son service et, à cette fin, être l’outil le plus docile, le moins voyant possible. Elle doit faire corps avec l’idée, éviter la gratuité ornementale en évitant l’écueil d’une forme lourde et opaque. Tout au long du XIXe, l’expression va, au contraire, cesser d’être transparente pour devenir un obstacle à l’expression, une fin en soi, une recherche autonome. Stendhal est donc en cela à l’opposé de Flaubert, pour qui la forme est tout.  D’ailleurs, les modes d’appréhension du monde dans le Rouge sont ceux de Julien, naïf et belliqueux : Julien libre une course continuelle avec la société, de là la rapidité du rythme, le caractère passionné, agressif, improvisé du style Stendhalien. Cela contraste parfaitement avec les personnages flaubertiens, passifs, velléitaires, sans projets ; un Frédéric Moreau peut observer et décrire le monde, car il n’agit pas sur lui, il est détaché, en marge. Le monde n’étant plus saisi dans une visée peut envahir le roman, s’étaler, écraser le héros. Cela n’est pas possible pour un Julien qui essaie de calquer tous ses actes sur ceux de Napoléon. Pour ma part, j’ai adoré le Rouge mais je n’ai pu aller au bout de L’éducation sentimentale. Je pense ne pas être sensible aux infinies descriptions flaubertiennes et préfère les descriptions psychologiques aux longues descriptions de la nature, le réalisme subjectif au réalisme. Pourtant, s’il s’agit chez Stendhal d’interpréter la réalité plutôt que de la photographier, qu’on n’y trouve donc pas de tableaux exhaustifs, campant longuement le décor de l’action comme chez Balzac, j’ai également adoré les Illusions perdues. L’action y occupe une place bien plus importante, selon moi, que chez Flaubert. 

 

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