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Publié par i-voix

Entretien partagé - Wajdi Mouawad : Incendies 2/3

PRESENTATION

Wajdi Mouawad est né en 1968 au Liban et a fui la guerre à l’âge de 10 ans, pour aller en France. Il réside au Québec. Il a publié Incendies en 2003. 

Incendies raconte l’épopée de Simon et Jeanne, à la recherche de leur frère et de leur père, dont ils ne connaissaient pas l’existence, après avoir lu le testament de leur mère morte, Nawal. Dans son testament, elle stipule que sa tombe ne pourra pas être gravée tant que ses deux enfants n’ont pas transmis ses deux lettres à leur frère et leur père. Celle-ci, avant sa mort, avait cessé de parler, après avoir assisté au procès d’Abou Tarek, geôlier de la prison dans laquelle Nawal a été enfermée avant d’immigrer en France. Aidés par le notaire Hermile Lebel, ancien ami de cette dernière, les deux jeunes adultes s’aventurent dans le pays natal de leur mère, chacun à leur manière, et y découvrent petit à petit la vie chaotique qu’elle y a mené.  

De fréquents retours dans le passé de Nawal ont lieu : généralement annoncés par une phrase en italique, on découvre petit à petit sa vie : de son amour avec Wahab naquit son premier enfant, de son voyage pour écrire et de la mort de sa grand-mère naquit l’amitié avec Sawda, de la guerre et des explosions naquit la vengeance de Nawal sur Chad, puis de la prison, et du viol naquirent Jeannaane et Sarwane, etc... 

La couverture (édition Babel) représente une femme, dont le sein, faisant office de fontaine nourricière, allaite un chien rouge par l’intermédiaire d’un bol. (Le lait qui sort des mamelons de la femme va dans un bol, bol dans lequel le chien boit). 

J’ai choisi cette œuvre car elle m’a profondément émue. Le scénario est surprenant, émouvant, révoltant. Le style d’écriture inhabituel m’a marquée : les retours brusques dans le passé peuvent parfois nous perdre pendant quelques secondes, mais on s’y retrouve toujours. L’écriture est crue, et les personnages ont un langage du quotidien. Cette pièce de théâtre (impliquant donc le fait qu’il n’y ait pas de narration), dotée d’une écriture prodigieuse nous emporte au-delà des mots, et nous expédie dans l’horreur d’un monde que nous avons, pour beaucoup, eu la chance de ne pas connaître. 

Entretien partagé - Wajdi Mouawad : Incendies 2/3

Qu’a provoqué chez vous la lecture de cette œuvre ? 

Cette œuvre m’a beaucoup fait réfléchir : à l’humain, à notre manière de se considérer, et de considérer l’autre, l’étranger, ainsi qu’à la nécessité de certains sentiments pour avoir une forte capacité de résilience et surmonter des épreuves difficiles. En effet, si l’on considère la violence dont fait preuve le fils de Nawal (en supposant que toute cette haine est due à l’absence de ses parents), la haine qui emplit Sawda après les assassinats commis par les soldats (chapitre 25 notamment) et son désir de vengeance, ou le silence de Nawal après avoir appris que son propre fils l’avait violée, on remarque que chaque individu, face à un évènement dur à surmonter dispose de multiples ressources pour passer outre. Malheureusement, toutes ne sont pas forcément bonnes... 

Cela m’a profondément émue, car les personnages ont une profondeur incroyable, et qu’ils nous emmènent dans leur recherche, dans leurs doutes, leurs réflexions, leurs émois... 

Quelle action du personnage vous a le plus impressionné(e) ? 

J’ai été très impressionnée, lorsque pendant le chapitre 25 (Amitiés), alors que Sawda est hors d’elle et déborde de haine, Nawal, qui semble presque sereine, lui inculque des valeurs comme la patience, la justice, la réflexion, et qu’elle décide de mettre fin à cette guerre une fois pour toutes en allant tuer Chad. La phrase “Mais tu veux convaincre qui ? Ne vois-tu pas qu’il y a des hommes que l’on ne peut plus convaincre ?” m’a semblée très juste, et à la fois très pessimiste et violente. Les personnages sont désespérés par toute cette rage, cette injustice. Personne ne sait plus pourquoi cela a commencé, ce n’est plus qu’un enchaînement de vengeances, toujours plus violentes, plus conséquentes.

En quoi le style de l’auteur vous semble-t-il intéressant ? 

L’auteur fait passer, par le biais de ses personnages, des émotions violentes, tonitruantes par leur silence. Il utilise des mots simples, et les paroles semblent résonner en nous : les nombreux effets de répétition (“Choisis ! Choisis lequel tu veux sauver. Choisis ! Choisis ou je les tue tous ! Tous les trois ! Je compte jusqu’à trois, à trois je les tire tous les trois ! Choisis ! Choisis !”, paroles rapportées d’un milicien par Sawda, chapitre 25). Les mots s’encrent, et les phrases courtes, souvent lapidaires, traduisent multiples émois. Le passé et le présent, complètement mélangés, amplifient l’aspect fluide et pourtant découpé en scènes de la pièce.

Dans dix ans, si vous ne vous souvenez que d’un détail ou de quelques éléments de l’œuvre, de quoi s’agira-t-il à votre avis ? 

Je pense me souvenir de la découverte des lettres adressées au père (Abou Tarek) et au fils (Nihad), étant en fait la même personne. Je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti quand j’ai découvert que le fils de Nawal l’avait violée, et que de cette union était nés Simon (Sarwane) et Jeanne (Jannaane). Le contraste entre son amour pour son fils (“Je t’ai cherché partout”) et la haine pour le père de ses deux enfants (“Les mots, je les voudrais enfoncés dans votre cœur de bourreau) est très réaliste, et montre bien comme Nawal à des sentiments contrastés par rapport à son fils. 

En quoi cette œuvre peut-elle encore intéresser un lecteur contemporain ? 

Cette œuvre peut encore intéresser un lecteur contemporain, car la guerre est encore d’actualité. Même si le fait d’être loin de tout cela nous le fait oublier, des pays connaissent actuellement des centaines de morts. Et des évènements aussi horribles que ceux que décrit l’auteur par le biais de Nawal et Sawda. De plus, l’histoire reste sensationnelle et magnifique. Le scénario travaillé attirerait n’importe qui. Le style est lui aussi intrigant : le lecteur contemporain pourrait lire ça comme un témoignage, ou comme quelque chose de totalement fictif. Quoi qu’il en soit, beaucoup d’entre nous aiment les histoires, et celle-ci, par son style moderne et audacieux, pourrait intéresser beaucoup de personnes.

Pourriez-vous imaginer un autre titre pour cette œuvre ?

Je ne pense pas pouvoir imaginer un autre titre : Incendies est très bien trouvé, faisant référence aussi bien aux passions qui brûlent les personnages, celles de la recherche de la vérité ou de l’amour, qu’à la guerre, aux bombes, aux armes à feu. Il n’a ici ni sens péjoratif ni sens mélioratifs, mais est juste un excellent descriptif de toute l’histoire. Les incendies ici sont ceux de chaque personnage, leurs émotions et leur histoire, ce qui en fait certainement le titre le plus adéquat. 

 

Entretien partagé - Wajdi Mouawad : Incendies 2/3

Quelles activités d’appropriation avez-vous conduites sur cette œuvre ?  

J’ai écrit les confessions de Nihad Harmani, et une oraison funèbre pour Nawal. 

En quoi ces activités d’appropriation vous ont-elles permis de mieux comprendre le personnage ?  

J’ai choisi d’écrire une confession, de faire un procès (réquisitoire comme le plaidoyer) de Nihad afin de détruire la vision que nous en donne la pièce : il y a chez lui, le coupable de la pièce, sa part d’innocence, ce que, durant ma lecture, je n’avais pas envisagé. Il me semblait monstrueux, impardonnable, fou. Et bien que son passé, ses potentiels remords, et peut-être ce qu’il me semble être proche de la maladie mentale, n’excusent rien, je pense pouvoir prétendre comprendre, ne serait-ce que partiellement. Lorsque Nihad avoue dans sa confession vouloir lui aussi se taire, c’est comme pour rendre justice à sa mère. C’est sans doute la déclaration que je trouve la plus honorable, même si cela n’expiera en rien ses fautes. 

En ce qui concerne le choix du personnage de Nawal pour écrire mon oraison funèbre, c’est non seulement car ce personnage est à mon sens le plus complet, le plus puissant et le plus vivant : elle a tout vécu, tout enduré, mais son silence est comme un déni de l’existence même de son histoire. Je trouvais particulièrement intéressant de retracer sa vie et de poser derrière les questions et les frayeurs qui surviennent à chaque décès : qu’adviendra-t-il de son souvenir, de sa vie ? Vais-je oublier sa voix, son port, son visage ? Que va-t-il advenir d’elle ? Cette oraison funèbre m’a permis de comprendre que par son silence, Nawal souhaitait sans doute cesser d’exister aux yeux des autres, afin que cette histoire monstrueuse disparaisse à ses yeux. Le fait qu’elle donne les clés à ses enfants pour déterrer son passé seulement après sa mort montre qu’elle voulait peut-être que tout cela serve de leçon sur le monstre qu’est l’humanité, mais qu’elle vivante, ce secret ne pouvait être dévoilé. La douleur qui serait survenue aurait sans doute été impossible à supporter. Ou au contraire, le comportement des gens à son égard dès lors (pitié, curiosité, …) aurait pu la dissuader de révéler tout cela de son vivant. Peut-être qu’elle ne considérait pas ses enfants comme prêts ? Tout cela n’est qu’hypothèses... 

Quels plaisirs ou intérêts avez-vous trouvés dans ces activités d’appropriation ? 

Les articles sur incendies m’ont aidé à voir les choses sous un autre angle, et je me suis approprié bien mieux leurs vies et leurs pensées en écrivant sur eux. J’ai ainsi retravaillé toute l’œuvre, et j’ai découvert plus en profondeur beaucoup sur toute l’histoire. De même, la satisfaction de déjà savoir tout de l’œuvre, mais d’en redécouvrir certaines parties, qui, alors m’avaient échappé, ou qui me semblaient évidentes, parfaites pour pouvoir découvrir le dénouement. 

Quels liens avez-vous perçus entre cette œuvre et des lectures personnelles ?  

Cette œuvre m’a légèrement évoqué le livre de Milan Kundera L’insoutenable légèreté de l’être qui évoque les combats ayant eu lieu durant le “printemps de Prague” et l’invasion du pays Tchécoslovaque par l’URSS, ainsi que les comportements des natifs face à ceux-ci (Tereza, femme de Franz –personnage principaux- écrit et prend des photos pour des journaliste, tandis que Franz écrit un article dans un journal qui lui causera beaucoup de problèmes). De même, l’œuvre m’a rappelé le roman de Laurent Gaudé Ecoutez nos défaites, qui relate de nombreuses défaites historiques, ainsi que la violence des combats (le personnage féminin, journaliste irakienne, tente de sauver un musée des bombardements, tandis que le personnage masculin, engagé par les services secrets pour aller à Beyrouth, est un ancien commando). 

Je pense pouvoir aussi relier Incendies avec Tous des oiseaux, du même auteur. Malgré plusieurs différences notables sur le contexte, Tous des oiseaux évoque les combats entre les Israéliens et les arabes. Il prouve que l’ethnie ne fait pas la personne (le père du personnage principal découvre finalement qu’il est arabe, alors qu’il a toujours considéré ces personnes comme monstrueuses). La pièce évoque Nawal (la copine d’Ethan, Wahida, est de la même lignée), comme un clin d’œil à son autre œuvre de l’auteur.  

Quels liens faites-vous entre cette œuvre et le théâtre contemporain ? 

Cette œuvre est pour moi très représentative du mouvement : elle ne respecte que le code du théâtre impliquant que seuls les personnages parlent. Toute autre contrainte n’existe plus : les personnages jurent, parlent d’un langage quotidien. Il n’y a ni rimes ni vers, contrairement au théâtre classique, néanmoins, la règle de bienséance est respectée. Tous les codes établis au paravent disparaissent, pour ne laisser place qu’à des sentiments bruts et durs. 

La connaissance de la vie de l’auteur vous semble-t-elle éclairer l’œuvre ? 

Oui : celui-ci a vécu la guerre très jeune, mais néanmoins suffisamment âgé pour s’en souvenir. La pièce n’a rien d’une pièce documentaire, apporte peu de précisions quant aux pays en guerre (contrairement à “Tous des oiseaux” qui oppose clairement l’Israël aux Arabes, et qui a été écrit en collaboration avec une historienne américaine), si bien que la pièce semble universelle et intemporelle. Son immigration en France puis au Québec est lisible dans son œuvre : tout semble plus paisible, mais néanmoins si imparfait... Comme si la guerre dans nos pays avait lieu, mais dans le plus grand des silences. 

Avez-vous gardé en mémoire 1 phrase  ? Pourquoi l’avez-vous retenu(e) ? 

J’ai retenu le monologue de Sawda du chapitre 25, car il m’a beaucoup remuée : Sawda montre toute la haine qu’elle a, sans pour autant jouer sur le pathos. Elle dénonce, ironique, la terrible réalité. C’est un monologue combatif, lapidaire, qui soulève toute la souffrance, tout l’injustice et toute l’horreur des guerres. 

Si vous étiez éditeur et que vous deviez choisir une illustration pour la première de couverture, qu’auriez-vous envie de proposer ? 

Je pense que j’aurais proposé l’image du phœnix : il renaît de ses cendres, sort victorieux de l’incendie. Je pense que j’aurai choisi la couleur rouge, afin de rappeler le sang, la haine, la colère, mais aussi l’amour et la passion. 

Pensez-vous que vous seriez capable de reconnaître une autre œuvre du même auteur ? À quoi ?  

Oui. Je pense que son style marquant se démarquera de la même manière, que ses histoires merveilleuses dans leur horreur sont très vite reconnaissables. Lorsque j’ai été assister à la représentation de Tous des oiseaux, j’ai été impressionnée par plusieurs choses : les acteurs parlaient dans les langues originales de la pièce (Arabe, Israélien, anglais, allemand, ...). Tout était sous-titré, sans que cela ne me gêne le moins du monde. Et la fantastique guerre intérieure des personnages, les merveilleux désaccords familiaux, la magnifique haine de l’étranger semblaient, par le biais des acteurs, être criés par l’auteur, par ses mots et ses histoires si particulières. J’ai trouvé ça fantastique. 

Je pense ainsi le reconnaître par l’aspect universel de ses œuvres, son style, et le type d’histoires qu'il écrit (souvent reliées à la guerre). 

Au final, qu’est-ce qui vous aura le plus marquée ? 

Si c’était un élément, ce serait sûrement la répétition du mot "silence" dans l’œuvre : là où les vérités doivent être dites, le silence à une place tout aussi importante, qu’il soit noté comme à la page 19 “long silence”, “silence” qu’à la page 24 ou tout au long de la pièce.

Il a également une place indéniable à la fin, lorsque l’œuvre se termine sur les jumeaux qui écoutent le silence de leur mère, comme à la page 54 : il dit à la fois beaucoup et très peu, tout et rien. 

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