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Publié par i-voix

Voix mêlées - Echanges avec Pierre Vinclair

Et si on explorait la question de la "modernité poétique" telle qu'elle peut s'exprimer plus d'un siècle après la publication du recueil Alcools de Guillaume Apollinaire ? Et si nous réalisions une œuvre poétique multimodale ? Et si nous mêlions nos voix de lecteurs à celle du poète Pierre Vinclair ? Et si le texte devenait ainsi numériquement le texte du lecteur ? ...

Les lycéen.nes i-voix ont  prolongé, augmenté, remixé des poèmes de leurs choix extraits du recueil Le cours des choses publié par Pierre Vinclair en 2018.

Voix mêlées - Echanges avec Pierre Vinclair

A cause du confinement, Pierre Vinclair n'a pu rencontrer les lycéen.nes de Brest comme cela était prévu. Mais la rencontre empêchée s'est muée en échanges numériques. Pierre Vinclair nous fait ici l'honneur de partager son regard sur les (re-)créations des lycéen.nes i-voix. Renversement des rôles : lecteurs devenus auteurs ?  auteur devenu lecteur ? plutôt que l'élève commentant l'écrivain, l'écrivain commentant l'élève ? Voici les réflexions de Pierre Vinclair autour de ces "Voix mêlées"  :

Plonger dans la piscine du texte

 

« C’est une expérience étonnante, très intéressante. D’un côté, quand on écrit de la poésie, on est très soucieux de l’intégrité de son texte : chaque mot, chaque vers, chaque page et chaque section est pensée. Tous les éléments sont à leur place, c’est un fragile mikado, à l’équilibre précaire. Et toute transformation du texte risque de le ruiner. D’un autre côté, c’est une bénédiction de voir des vers, des rythmes et des images circuler, se transformer, passer d’une conscience à l’autre. C’est une autre façon d’exister, comme (si je peux me permettre une métaphore malheureusement trop actuelle) un virus qui pour continuer à vivre a besoin de muter.

 

Quand il lit de la poésie, le lecteur est nécessairement déjà dans une situation de re-créateur du texte : il ne peut pas se contenter de consommer un texte tout fait. Lire de la poésie, ce n’est pas s’asseoir dans un fauteuil et tourner des pages. Cela implique de la part du lecteur qu’il « descende dans les mots » : il faut plonger dans un poème, et se débattre à l’intérieur de cette étrange piscine. Aussi, la lecture de poésie est nécessairement déjà travail, écriture, recréation. »

Relancer la boucle du sens

 

« En tant qu’enseignant moi-même, je suis non seulement intéressé par toutes les manières de faire fructifier la créativité des élèves, mais dans le cas présent aussi admiratif du travail d’écriture fait à partir d’un livre qui n’est pas si facile pour des élèves de lycée. La poésie en général n’est pas toujours un genre familier pour les élèves, et la poésie contemporaine encore moins. Aussi, il faut non seulement du travail mais aussi du courage pour oser se lancer, s’approprier un texte qu’on n’aurait sans doute pas lu de soi-même, et l’emmener quelque part ailleurs. Le travail de l’écriture lui-même est fait de collages, de traductions, de réinterprétations : on relance la boucle du sens. »

Voix mêlées - Echanges avec Pierre Vinclair

La poésie : une activité collective

 

« Je ne suis pas un grand lecteur de Lautréamont. En revanche, je suis bien d’accord que la poésie doit être faite non par un, mais par tous. Et j’ajouterai même : « tous ensemble » : la poésie est pour moi aussi une activité collective. Elle se passe dans les revues, dans les échanges, dans les lectures. Sous les vers qui se déploient sur une page se presse en réalité tout un peuple de voix. »

Le poème qui vole de ses propres ailes

 

« Quant au numérique et à ses usages. Pour moi, il n’y a rien de plus puissant qu’une page blanche (papier ou en word, dans un livre ou en ligne, ça n’est pas important) et le drame des mots et des vers sur cette page. Le reste — images, sons, animations — me semble un peu faire obstacle à ce drame, celui du rapport du son et du sens, en gros, et à l’expérience que je recherche en tant que lecteur et en tant qu'écrivain, celle du plongeon dans la piscine du texte. Mais en voyant les productions des élèves, j’ai souvent été intéressé et intrigué par leurs propositions. C’est un peu comme se rendre compte qu’on a pris son poème comme un scénario, pour le mettre en scène ou l’adapter. C’est à la fois forcément intriguant et toujours un peu décevant. Ou comme un père ou une mère qui voit son fils ou sa fille ainé(e) quitter la maison pour voler de ses propres ailes. C’est une grande émotion mêlée : on est heureux de cette autonomie, et l’on regrette un peu l’intimité perdue. »

Voix mêlées - Echanges avec Pierre Vinclair

Voici aussi quelques réponses aux questions des élèves sur le recueil  Le cours des choses :

 

Julie- Pourquoi avoir écrit 64 poèmes ? Est ce un hasard ou un choix ?

 

C’est le nombre de fragments dans le Yi-Jing (ou Yi-king), le vieux classique chinois de divination. Dans ces 64 fragments du Yi-Jing se jouent l’ensemble des situations possibles ; c’est une image de la totalité. Manière de reprendre (discrètement, et bien sûr, plus modestement) à mon compte cette ambition totalisatrice.

 

Salomé : Pourquoi avoir classé les 64 poèmes en II parties et XII sous-parties?

 

Le livre suit la structure de l’Énéide, de Virgile : 12 chants, dont les 6 premiers représentent un voyage et les 6 derniers une guerre. Dans le cas de mon livre, une guerre faite à la Chine (à une certaine Chine) avec les ressources de la Chine (d’une certaine Chine)

 

Liana : Pourquoi votre fille a-t-elle une place si importante dans le recueil?

 

Parce que les énergies qui nourrissent le poème viennent de la vie. La vie est la matière première du poème.

 

 

Arthur : Quel rapport entretenez-vous avec la philosophie chinoise ?  Les "maîtres" de la pensée traditionnelle chinoise (Confucius, Lao-Tseu,...) semblent à la fois tenir une place importante dans ce recueil mais être aussi quelque peu ridiculisés (par la traduction de leur nom par exemple).

 

Tout à fait : j’ai ce rapport ambigu. Je les respecte énormément, et je me rends bien compte en même temps qu’ils ne nous permettent pas de comprendre beaucoup de ce qui se passe en Chine (et dans le réel en général).

 

 

Carla : Comment vous êtes-vous décidé à devenir écrivain ?

 

Je ne l’ai pas « décidé » : je l’ai toujours voulu. Du moins depuis mes 16 ans.

 

 

Liana : Pourquoi écrivez-vous de la poésie?

 

La poésie incarne le plus haut degré de liberté, et le plus haut degré de contrainte. L’un ou l’autre et parfois en même temps. C’est, pour moi, de la création à l’état pur : vous partez de rien (quelques traces sur une page blanche) et vous construisez un monde.

 

 

Pauline : Quels poètes admirez-vous le plus ?

 

William Carlos Williams, Arthur Rimbaud, Joachim Du Bellay, Sylvia Plath, Charles Baudelaire, Ivar Ch’Vavar

 

 

Mattéo : Nous avons Alcools d’Apollinaire au programme : Aimez-vous ce recueil ? Apollinaire est-il une source d'inspiration pour vous?

 

Oui, j’adore « Zone ».

 

 

Arthur : Pensez-vous qu'un écrivain se doit d'être engagé ? Comment définiriez-vous l'engagement littéraire ?

 

Oui, mais engagé dans un projet dans lequel la langue est tout, où c’est dans la langue qu’on sauve le monde.

 

 

Prolongements :

 

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