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Publié par Arthur R

Mail de Julien Sorel à destination de Mme de Rênal (– Livre II – entre les chapitres 4 et 5), retrouvé dans le smartphone de Julien ...

 

Ma chère,

 

Je vous prie de m’excuser de ne pas avoir donné de mes nouvelles plus tôt, le temps me manqua. Me voilà à Paris et, pour tout dire je ne puis penser qu’à vous. Votre souvenir remplace votre présence à mes côtés depuis le jour où je quittai Verrière. Cette dernière nuit passée auprès de vous fût le Paradis à mes yeux. Rien ne saurait me faire regretter un seul instant passé à vos côtés, dussé-je mourir chassé par les balles de votre mari.

 

Je m’aperçois que j’idéalisais Paris. La capitale est bien belle pour un nouvel arrivant, mais bien vite on se lasse de tout ce fat, de ces manières dédaigneuses de la haute noblesse qui vous méprise dès lors qu’aucun de vos ancêtres ne s’est vu tranché la tête. Heureusement, le Marquis de La Mole est bon envers moi, je crois qu’il commence à m’estimer. J’ai déjà commis quelques maladresses : tomber à cheval en me couvrant de boue m’a bien valu quelques plaisanteries, mais au fond le comte Norbert s’est montré bien poli à mon égard. Et puis il me reste le bon abbé Pirard sans qui je n’en serais pas arrivé là. Je n’ai pas de quoi me plaindre : je suis bien payé, nourri, logé et bien traité, mais aucune journée ne se passe sans regretter ces belles nuits d’été passées en votre compagnie à Vergy.

 

Ici, je puis faire fortune et m’assurer une bonne place. Il ne s’agit pas d’argent, mais d’une revanche. Je compte bien montrer à tous qu’un vulgaire plébéien rejeté de tous vaut bien plus que tous ces dandys arrogants qui se croient supérieurs. Mais une fois cela acquis, je vous en prie partons. Évadons nous de cette société d’hypocrites où l’argent domine les mœurs, les hommes et le monde ! Assez de ces Valenod, de ces Maslon, et de ces M. de Rênal qui n’ont d’amour que pour leur or ! Assez de ces MM. De Caylus, de Luz et de Croisenois qui n’ont de mérite que de s’être donné la peine de naître, et qui villipendent tous ceux qui ne sont pas de leur condition ! Je sens, ma Louise, que je ne suis point fait pour cette triste époque. Ô XIXe siècle, où seule la tartuferie et la turpitude nous assurent une belle place ! Le seul mérite des hommes tels que l’abbé Frilair réside dans leur incapacité à se mépriser eux-mêmes. J’ai la faiblesse de vous avouer que mon cœur ne bat plus que pour vous. Je vous sais dévote, mais en quoi est-ce là un péché que d’aimer un être qui vous aime ?

 

Votre Julien.

 

Dans le smartphone de Julien Sorel - Mail à destination de Mme de Rênal

Ce mail ignoré de tous éclaircit pourtant bien des aspects de la personnalité de notre héros. Julien nous témoigne son caractère ambitieux, acharné, fougueux et révolté contre sa condition. Ce texte nous éclaire sur les contradictions et les erreurs d’appréciation de ce personnage. Il mythifie sa condition de plébéien révolté alors même que, de par l’éducation qu’il reçoit, il appartient plutôt à la petite bourgeoisie. Il souffre ainsi du décalage entre sa « valeur » et la place qui lui est réservé dans la société. Pour Julien, réussir, c’est échapper à une situation humiliante de dépendance. Alors qu’il est vaniteux, les affronts qu’il doit endurer développent sa haine pour les nobles et les bourgeois.

 

Chez lui, la réussite doit être une « revanche » sociale, un moyen de sortir de son état. Il considère les riches, les gens en place, comme des ennemis à combattre, non comme des gens à envier, des modèles à atteindre. On trouve en Julien confondus le désir de réussite individuelle et l’aspiration à une société libre. Il veut devenir un grand homme dans une société où il a lui-même reconnu qu’il n’y avait plus de grands hommes, dans une société de parvenus, d’hypocrites et de fantoches. Il croit que sa réussite sera celle d’un plébéien alors qu’elle ne saurait que l’intégrer à la société de ses « ennemis ». Tout est alors question de caractère : il place toute sa confiance dans son énergie, dans son originalité pour résister à la friponnerie et faire triompher, à travers lui, un plébéien. Il témoigne par cela de sa naïveté. Cet e-mail montre encore que, se voulant fin diplomate, julien se révèle le plus souvent étourdi, ignorant, impulsif, et d’une sensibilité excessive. Aurait-il oublié ici qu’il s’adresse à une pieuse femme de la noblesse ?

 

Dans le smartphone de Julien Sorel - Mail à destination de Mme de Rênal
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