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Publié par Milian

Interview - Caroz

Article publié le 6 mai 1988

À l’heure de la prise d'otage d'Ouvéa qui fait débat en cette année 1988, il est un homme à l’histoire atypique, mi-parisien mi-kanak, qui ne supportait pas l’impérialisme français en territoires d’outre-mer, l’injonction à la soumission exercée par les colonies françaises. Francis Caroz s’est interposé entre l’esprit colonialiste du début du siècle et les cultures d’outre-mer bafouées. Cannibale Magazine s’est rendu en Nouvelle-Calédonie pour retracer le parcours insolite de cet homme…

 

Cannibale Magazine : Pourquoi une telle position face au colonialisme ? Ce n’était pourtant pas la tendance de l’époque.

 

Francis Caroz : J’ai toujours été outré face à ce racisme qui, soi-disant, s’imposait car ils sont noirs et nous sommes blancs, car ils sont primitifs et nous sommes civilisés. Je n’exagère pas, c’est réellement ce que pensaient la plupart des gens. Alors pour beaucoup, l’Exposition Coloniale était comme la simple conséquences des colonies, une attraction comme une autre. J’avais parfois l’impression d’être le seul à réaliser qu’ils ne sont pas moins humains que nous. J’imaginais la réaction des Parisiens qui seraient allés exposer leur culture lors d’une « Exposition Européenne » en Guadeloupe, en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie par exemple. C’était simplement le projet inverse après tout, mais personne ne l’aurait jamais envisagé parce qu’à cette époque, on riait au nez de celui qui abordait l’égalité des peuples. Notre société était supérieure à tous points de vue et c’était indiscutable.

 

C. M. : C’est pour cela que vous vous êtes opposé à la police à l’Exposition Coloniale de 1931, n’est-ce pas ?

 

F. C. : Tout à fait. Les publicités affichées dans tout Paris et les chansons colonialistes qui retentissaient à toute heure m’ont très vite écœuré. Avec le recul, nous étions victimes d’une véritable propagande. Alors quand j’ai vu ce policier pointer son arme sur ce Kanak, ça a été la goutte de trop. Je me suis imposé et on m’a embarqué avec cet homme qui plus tard est devenu mon ami. Malgré mes trois mois de prison, j’étais convaincu que ma protestation était juste.

 

Affiche de L'Exposition Coloniale de 1931, Musée du Quai Branly (Paris)

 

C. M. : Avez-vous revu ce Kanak plus tard ?

 

F. C. : Bien sûr ! Aujourd’hui encore nous nous voyons régulièrement. En sortant de prison, je ne l’ai pas retrouvé mais cet événement à l’Exposition Coloniale m’avait bouleversé alors j’ai voulu agir pour le respect de ces peuples qui subissaient la soif de pouvoir des Européens. Mais la Seconde Guerre Mondiale est très vite arrivée et puis vous savez, je n’ai jamais été qu’un simple ouvrier alors le temps a passé. En 1973, ma femme est décédée. J’ai beaucoup pensé à Gocéné, le Kanak que j’avais rencontré en 1931, et finalement je me suis décidé à lui envoyer une lettre. Il m’a proposé de venir lui rendre visite, ce que j’ai fait. Je devais partir trois semaines et les trois semaines se sont pour le moins prolongées puisque je vis ici désormais !

 

C. M. : En tant qu’homme blanc, n’avez-vous pas d’appréhensions vis-à-vis des révoltes Kanaks qui ont lieu en ce moment ?

 

F. C. : Je crois que les Kanaks savent faire la part des choses. Ils mènent un véritable combat, certes, mais il ne faut pas se tromper d’ennemi : ils ne luttent pas contre les Blancs, ni même contre les Français, mais bel et bien pour l’indépendance d’une île qui a sa propre histoire. C’est effectivement une période difficile en Nouvelle-Calédonie mais désormais j’y vis et je m’y sens bien. Je découvre de nouvelles personnes, de nouveaux paysages et une nouvelle culture. À 75 ans, c’est une renaissance !

 

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