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Publié par Hermine

Alphonse Mucha - Affiche pour Lorenzaccio (1896)

Alphonse Mucha - Affiche pour Lorenzaccio (1896)

 

ACTE I SCENE VI

Le bord de l'Arno

 

MARIE SODERINI, CATHERINE

 

CATHERINE, Elle s'arrête, tourne sur elle-même et lève les bras.

Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpres traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C'est une singulière chose que toutes les harmonies du soir, avec le bruit lointain de cette ville.

MARIE, marmonnant

Il est temps de rentrer ; noue ton voile autour de ton cou.

CATHERINE, criant

Pas encore, à moins que vous n'ayez froid. Regardez, ma mère chérie ; que le ciel est beau ! Que tout cela est vaste et tranquille ! Comme Dieu est partout ! Mais vous baissez la tête ; vous êtes inquiète depuis ce matin.

MARIE, levant les yeux au ciel

Inquiète, non, mais affligée. N'as tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo ? Le voilà le fable de Florence.

Elle souffle.

CATHERINE

Ô ma mère, la lâcheté n'est point un crime, le courage n'est pas une vertu. Pourquoi la faiblesse est-elle blâmable ? Répondre des battements de son cœur est un triste privilège ; Dieu seul peut le rendre noble et digne d'admiration. Et pourquoi cet enfant n'aurait-il pas le droit que nous avons toutes nous autres femmes ? Une femme qui n'a peur de rien n'est pas aimable, dit -on.

Marie mets ses mains sur ses hanches.

MARIE

Aimerais-tu un homme qui a peur ? Tu rougis, Catherine ; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l'aimer. Mais figure toi qu'il s'appelle de tout autre nom, qu'en penserais-tu ? Quelle femme voudrait s'appuyer sur son bras pour monter à cheval ? Quel homme lui serrerait la main ?

CATHERINE, rougit et baisse la tête

Cela est triste ; et cependant ce n'est pas de cela que je le plains. Son coeur n'est peut-être pas celui d'un Médicis ; mais hélas ! C'est encore moins celui d'un honnête homme.

MARIE, fatiguée

N'en parlons pas, Catherine ; - Il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.

CATHERINE, acquieste

Ah ! Cette Florence ! C'est là qu'on l'a perdu. N'ai je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d'une noble ambition ? Sa jeunesse n'a-t-elle pas été l'aurore d'un soleil levant ? Et souvent encore aujourd'hui il me semble qu'un éclair rapide... - Je me dis malgré moi que tout n'est pas mort en lui.

Marie se déplace de quelques pas. L'air penseur, elle lève les bras et dit

MARIE

Ah ! Tout cela est un abîme. Tant de facilité, un si doux amour de la solitude ! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je, en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras ; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs ; il lui fallait s'inquièter de tout, dire sans cesse : " Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné, comment faire ?" Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque ! Catherine, Catherine, que de fois je l'ai baisé au front, en pensant au père de la patrie !

CATHERINE, la prenant dans ses bras

Ne vous affligez pas.

Marie se dégage.

MARIE

Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j'en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s'en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauche vulgaire, que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas ; mais j'ai espéré, et j'ai eu raison de le faire. Ah ! Catherine, il n'est même plus beau ; comme une fumée malfaisante, la souillure de son cœur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s'est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble, et le mépris de tout.

CATHERINE, très doucement, calmement

Il est encore beau quelquefois dans sa mélancolie étrange.

MARIE, en colère

Sa naissance ne l'appelait-elle pas au trône ? N'aurait-il pas pu y faire monter un jour avec lui la science d'un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d'un diadème d'or tous mes songes chéris ? Ne devais-je pas m'attendre à cela ? Ah ! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n'avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d'avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s'y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d'orgie et de restes humains, dans les bras d'un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.

CATHERINE 

Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route ; rentrons, Marie, tous ces bannis me font peur.

MARIE

les sourcils froncés, en colère, elle bouge les bras

Pauvres gens ! ils ne doivent que faire pitié ! Ah ! ne puis-je voir un seul objet qu'il ne m'entre une épine dans le cœur ? Ne puis-je plus ouvrir les yeux ? Hélas ! ma Cattina, ceci est encore l'ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui ; il n'en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n'ait pas trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C'est ainsi qu'il fait tourner à un infâme usage jusqu'à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s'adressent à lui comme à l'antique rejeton de leur protecteur ; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mêmes y viennent. Pauvre Philippe ! il y aura une triste fin pour tes cheveux gris ! Ah ! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que tout cela ne me crie : Tu es la mère de nos malheurs ! Quand serai-je là ?

Elle frappe la terre

CATHERINE 

Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.

 

Elles s'éloignent. — le soleil est couché. — Un groupe de bannis se forme au milieu d'un champ.

 

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