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Publié par Kathleen

Retour au désert

 

Scène - Retour au désert
de Bernard-Marie KOLTES et d'Arnaud MEUNIER 
 
 
 
 
   Une scène charnière de la pièce de théâtre Retour au désert est celle du bar algérien. 
 
     Aziz a encore une fois aidé Edouard et Mathieu à fuguer de la maison familiale pour les amener voir les filles au bordel de la ville et boire dans des bars. Mais cette fois-ci, la soirée ne se finira pas comme les précédentes. 
 
    Tout d'abord, trois chaises sont posées sur la scène, trois chaises pour trois personnages. L'écart entre elles est selon moi celui qu'il y a entre les personnages également. Trois chaises, rien d'autres (sans compter le décor avec le comptoir, ...), le bar est vidé du moindre client, mais les trois hommes n'ont pas l'air de s'en rendre compte. Edouard danse debout sur son siège, totalement saoul, Mathieu se tient droit comme un piquet et n'a pas l'air de s'amuser beaucoup et Aziz rigole, plaisante gaiement, mais toujours sain d'esprit. Mais nous, humbles spectateurs, nous comprenons très bien qu'il se passe quelque chose, un événement introduit dans une scène précédente où Adrien et ses trois compères se disputent au sujet de la signature d'un accord pour faire exploser un bar algérien. C'est alors que le gérant du bar arrive d'un pas frénétique. Il semble sur les nerfs et leur ordonne sèchement de le payer et de quitter les lieux.  Il explique qu'il a vu rôdé dehors de gens qui ne sont pas du quartier et que cela l'inquiète. D'abord sceptique, Aziz le rassure en lui disant qu'il s'agit sans aucun doute d'un promeneur mais au fur et à mesure de la scène, son ami ramasse les chaises de ses clients comme s'il les convainquait tour à tour. 
 
    Il y a plusieurs choses à remarquer dans à partir de ce moment
 
    Tout d'abord la réaction de Mathieu et d'Edouard est tout à fait surprenante. Venus tous deux du même milieu aisé, voir bourgeois, ils refusent de payer le barman. Chacun a ses arguments : c'est Aziz qui les a invité, ils sont français et donc c'est un argument d'autorité pour affirmer qu'ils ne sont pas obligés de le faire. Et finalement c'est le pauvre Aziz sous payé par ses patrons qui règle l'addition. On a donc une critique de la domination des Français sur les étrangers et de la discrimination. 
 
   Ensuite les échanges entre Aziz et le propriétaire se font en arabe, ce que Mathieu n'apprécie pas vraiment. Bien sûr pour les spectateurs des sous-titres sont projetés sur le décor mais je pense que ce retournement soudain de situation sert, ou peut servir, à nous mettre à la place des étrangers qui arrivent en France et qui ne comprennent pas un mot de ce que nous disons. Cette barrière de la langue est un véritable problème dans leur insertion et nous ne faisons rien pour y remédier. A travers ces deux personnages, le metteur en scène nous met à leur place, dans un sentiment de mal aise et nous fait nous sentir pas à notre place. C'est ce que font Aziz et le propriétaire dans cette scène, ils excluent Mathieu et Edouard de la conversation en leur y interdisant l'accès sous prétexte qu'ils ne partagent pas les mêmes origines et que donc, par conséquent, leur débat ne concerne qu'eux deux. 
 
    Le débat en question ne concerne pas qu'uniquement l'ordre de quitter le bar, mais aussi sur l'identité d'Aziz. Personnage toujours calme, sur la réserve, dont on ne sait jamais vraiment ce qu'il pense, qui ne perd pas son sang-froid quand bien même il doit retenir son patron Adrien de se battre avec sa sœur Mathilde, Aziz révèle ici son mal être, ses questionnements et son état d'âme.
 
 
Scène - Retour au désertScène - Retour au désert
 La dispute entre lui et le propriétaire au sujet de ses amis français agit comme un déclencheur qui réveille sa colère et fait resurgir ses démons bien enfouis, cachés aux yeux de tous. On découvre enfin qui est Aziz. Depuis l'arrivée de ce personnage, je pensais que ce serait autour de lui que tournerait le problème des immigrés, des étrangers, mais au contraire il amorce une réflexion toute autre, qui est celle de l'identité pendant les périodes de crise. Aziz ne sait plus qui il est : pour lui ni ses origines ni son lieu de résidence ne définissent pas son identité. Il s'énerve et explose sous nos yeux en clamant qu'il ne soutient aucun des deux camps. 
 
    D'ailleurs, juste après cette implosion, le bar explose réellement, nous replongent ainsi dans la thématique des amalgames, des préjugés, de la haine envers les étrangers, de la guerre et des victimes innocentes qu'elle fait.
 
    Cette scène est donc particulièrement marquante selon moi car elle marque un tournant avant la fin de la pièce. Elle est également particulièrement remarquable par sa richesse de signification et de problématiques. Tout est mis en oeuvre pour nous faire comprendre le sujet de l'histoire et c'est chose faite. 
 
 
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Lalou 02/02/2016 18:01

Excellent article !