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Publié par Brenda

Roman parallèle - Le Père Goriot

La grosse Agathe descendit péniblement les marches vermoulues qui craquèrent sous son poids. Tout dans cette maisonnette misérable craquait, des murs suintants au mobilier hétéroclite et vieillot, même les os d'Agathe semblaient s'être imprégnés de l'humidité environnante et grinçaient, craquaient, s'effritaient, dépérissaient au rythme de l'apparition des rides soucieuses sur le front de la trentenaire enveloppée.

- Agathe ! La cuisine !, cria son gros lourdaud de mari.

Agathe Bondois, née de Rastignac, avait toujours été promise à un bel avenir : économe, bien née, bien éduquée, dévouée et obéissante, mais en 1819, tout avait basculé. Cette année-là, son frère, Eugène de Rastignac, avait envoyé un courrier, une supplique : en effet, la vie parisienne nécessite quelques précieux écus. Agathe, soucieuse du bien-être de son frère, avait envoyé la totalité de ses économies. Et le tourbillon de soucis avait commencé à tout ravager.

Quelques jours après avoir répondu à son frère, Agathe avait décidé de se promener avec son ami et voisin, Ignace. Plusieurs années plus tôt, sa mère lui avait conseillé de ne plus le voir, qu'une telle amitié ne la mènerait à rien, alors Ignace avait officieusement promis de l'épouser plus tard. Dès lors, les visites du jeune homme n'étaient plus vues d'un mauvais œil, pour le plus grand bonheur d'Agathe.

Ce jour-là donc, Agathe avait pris le bras d'Ignace et s'était dirigée vers le parc de la propriété des Rastignac.

 

- Comment vas-tu ma petite Agathe ? lui avait-il demandé.

- Aussi bien que ça peut aller... Tu sais, mon frère a des soucis pécuniers, et ma famille se saigne pour qu'il réussisse, cependant, je n'ai pas l'impression que ce soit le cas... Pourquoi tout est-il aussi centré sur l'argent ? Nous allons venir à en manquer cruellement...

- Agathe, lui avait-il brusquement dit, je vais devoir fuir. M'en aller très loin, à l'étranger peut-être.

- Pourquoi ?, avait-elle sursauté.

- J'ai fait quelque chose que je regrette... J'ai... J'ai joué, et j'ai perdu. J'ai des dettes à n'en plus finir, et plus un sou pour payer ou au moins faire patienter les créanciers.

- Je peux t'en prêter Ignace. Tu le sais bien ! Tu as bien fait de demander, avait-elle soupiré en reposant sa tête contre son bras.

- Je n'ai rien demandé Agathe. Absolument rien, je n'oserai pas. Il faut que je parte, il n'y a pas d'issue possible, avait-il murmuré.

- Je peux te prêter de l'argent Ignace, cesse de faire l'enfant ! Je sais que ce n'est pas « convenable » mais personne ne le saura à part nous deux. Si tu m'aimes, reste.

- Où comptes-tu trouver une telle somme ?, s'était-il enquis. En emprunter à tes parents alors qu'ils ont à peine de quoi vivre ? À ton panier percé de sœur ? À tes amies que nous savons tous deux hypocrites et fauchées ? Agathe, tu sais très bien qu'il n'y a pas de solution. Tu le vois mais tu ne veux pas l'admettre.

- J'ai des économies, moi ! Reste-moi. Je peux t'aider sans demander d'aide à personne, avait-elle argumenté.

- Oh, Agathe, c'est vrai ? Y a-t-il de quoi faire patienter un peu les créanciers ?

 

Un lourd silence avait empli l'air. Les mots d'Eugène flottaient dans l'esprit de sa sœur, désespérée.

 

- Je...Non. Tu... Tu m'écriras ?, sanglota-t-elle.

- Tous les soirs au coucher de soleil, je mouillerai le papier de mes larmes, et tu regarderas ces collines, avait-il dit en désignant un paysage lointain, et tu m'imagineras revenant te chercher sur un cheval blanc pour t'emmener avec moi. T'emmener dans cet endroit où j'aurais fui, un endroit merveilleux, entre terre et mer. Un paradis où l'argent n'est pas un problème.

- Oh ! Emmène-moi maintenant !

- Je ne le peux. Adieu, mon Agathe, avait-il conclu avant de la raccompagner.

 

En fermant la porte de sa chambre, Agathe avait eu le cœur à la fois lourd de voir Ignace partir mais aussi léger de l'attendre, de savoir qu'il reviendrait la chercher et qu'ils vivraient comme dans un conte.

Quelques temps plus tard, alors que la situation des Rastignac s'était encore dégradée, on avait voulu bien marier Agathe et Laure tant que c'était encore possible. Agathe avait refusé, prétextant qu'elle était déjà engagée. Laure avait tenté de la raisonner, mais ça n'avait évidemment pas fonctionné. Agathe refusait de voir la vérité, de voir que son Ignace ne reviendrait pas, qu'il l'avait sans doute menée en bateau depuis le début, lui promettant le mariage parce qu'elle avait de l'argent, l'abandonnant parce qu'elle n'en avait plus, lui promettant de revenir et de la traiter comme une princesse au cas où la situation des Rastignac redeviendrait ce qu'elle avait été.

Les années avaient passé sans parvenir à affaiblir la décision de la plus si jeune amoureuse. Et un beau jour, Ignace avait reparu. Riche, et marié avec une riche et belle jeune femme de Paris. Laure n'avait pu retenir un : « Je t'avais prévenue », mais il ne restait plus à Agathe que ses yeux pour pleurer. Les années passèrent, et elle se résolut finalement à épouser ce gros Bondois qui avait on ne sait quelle folie de planter un jour du blé en Ukraine.

 

- Agathe ! La cuisine, bon sang !, cria-t-il à nouveau, tirant la pauvre femme de ses réminiscences.

 

Elle traîna son corps pourri vers la cuisine miteuse, et éplucha les légumes pour la soupe. Comme à l'habitude, elle fit cuire un peu de blé aussi, qu'elle servait dans une assiette à part, pour rappeler à ce balourd l'échec cuisant de sa déraisonnable entreprise ukrainienne. Échec qui les avaient menés dans ce taudis, où ils n'avaient rien d'autre à faire que survivre en attendant la mort comme des rats. En servant le blé, un faible sourire flotta sur les lèvres trop tôt parcheminées d'Agathe, c'était la petite vengeance quotidienne d'une femme aigrie qui se demandait tous les jours si quelques deux cents écus envoyés à Paris auraient pu empêcher un homme de partir et de détruire sa vie par la même occasion.

 

 

 

 

image : gravure de Doré illustrant le Petit Poucet de Perrault : L'ogre et sa femme

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Commenter cet article

Justine 29/04/2015 15:00

Quel beau travail ! Tu imagines très bien l'histoire de ce personnage oublié dans le roman ! :)