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Publié par Cécile

Lettre d'Eugène de Rastignac à sa mère

 

Extrait d'une lettre d'Eugène de Rastignac adressée à sa mère et dans laquelle il fait allusion à l'histoire du Père Goriot

 

[…] … J'ai une nouvelle bien triste à vous apprendre, ma chère Mère, une nouvelle qui produira certainement sur votre cœur aimant et si maternel, votre fils est là pour en témoigner, une bien pénible impression. Mon vieux voisin, dont je vous ai parlé en maintes occasions et dont vous ne manquiez jamais de me demander des nouvelles, mon voisin, ce pauvre M. Goriot que tout le monde de la pension Vauquer avait pris l'habitude de surnommer « le Père Goriot » parce que le pauvre homme avait si peu de fortune que, d'étage en étage, il s'était replié aux chambres dans lesquelles on chauffe à peine,

M. Goriot est mort. Mon ami Bianchon et les médecins qui ont eu la bonté de s'occuper de lui à ses derniers moments, parlent d'une apoplexie séreuse : la graisse a noyé le cerveau, ceci sous l'effet des contrariétés terribles qui accablaient le patient et des chagrins sans nombre, il faut bien le dire aussi, qui ne cessaient de renaître pour lui à chaque aube.

J'écris « Goriot est mort ». Je devrais dire plutôt : « Goriot est délivré. » Délivré de ce monde de souffrances que nous traversons en croisant, çà et là, un fulgurant mais illusoire éclat de plaisir, délivré des innombrables tristesses que lui donnaient ses deux filles, dont je vous ai dit déjà, chère Mère, que, en accédant à une condition sociale qu'elles estimaient supérieure, et de loin, à celle où elles étaient nées, elles avaient peu à peu renié leur père jusqu'à ne plus l'accepter chez elles que dans le coin d'une antichambre et jamais plus à leur table ni en leurs salons. Cet homme, si simple, peut-être un peu rustre parfois, les gênait, et gênait tout autant leurs époux, dans la société qui était la leur. Oh ! Pour accepter les huit-cent-mille francs de dot que le bonhomme avait versé au mariage de chacune de ses filles, Anastasie, devenue comtesse de Restaud, et Delphine, devenue l'épouse du baron-banquier de Nucingen, tout le monde avait été d'accord et M. Goriot fut encore, pendant quelque temps, leur « cher père » à tous. Puis, le mépris, que dis-je, le dégoût, le rejet s'installèrent. On fit la moue, on prit l'habitude de le reprendre sur ses manières, on détourna la tête devant ses « fautes » de goût et, en définitive, on ne le vit plus qu'en cachette. Quand ces dames, deux pourtant des plus merveilleuses créatures qui règnent sur la haute société parisienne, ne pouvant, pour satisfaire les caprices de leurs amants ou les leurs en particulier (quelque dette de jeu à régler pour M. de Trailles, l'amant de Mme de Restaud ou encore, pour l'une comme pour l'autre, quelque parure à acheter, quelque robe à payer à un couturier qui attendait déjà depuis des mois), se précipitaient chez celui qui redevenait leur père afin de grappiller, encore et encore, le peu de rentes qu'il lui restait.

Oui, ma mère, il est mort, cet homme qui a tout sacrifié à ses filles, alors même, je l'ai compris sur son lit de mort, qu'il avait une conscience aiguë de leur fausseté. Et il est mort et sans qu'aucune d'elle daignât se déplacer pour recueillir son dernier soupir. Certes, je mentirais en ne vous signalant pas que Mme de Restaud s'est tout de même présentée. Mais trop tard, bien trop tard. Et, à bien me remémorer le discours qu'elle a tenu devant le lit de mort de son père, c'est encore et avant tout sur elle, désormais seule et méprisée par son mari, séparée de ses enfants, qu'elle s'attendrissait. Quant à Mme de Nucingen, elle a dépêché sa femme de chambre pour m'avertir que son époux ne l'avait pas laissée venir. Et avec tout ça, ma mère, bien qu'ils eussent osé, les misérables, envoyer au Père-Lachaise, leurs voitures officielles et armoriées, avec seulement leurs gens de maison qui se sont éclipsés à peine la première motte tombée sur le cercueil des pauvres, aucun des gendres, aucune des filles n'a participé aux frais de maladie, puis d'inhumation …

Ah ! Ma mère, le monde est bien laid, et surtout à Paris. Je suis resté seul au cimetière, à contempler la ville qui étendait devant moi les mille lumières de ses appâts nocturnes, et je me suis promis que, si je parvenais à la réduire à mes pieds, je vengerais un peu ainsi notre pauvre « Père Goriot » - le « Père » le plus complet que j'eusse connu, après le mien. … [...]

 

Eugène

 

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