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Publié par Cécile

Droit de réponse - Le Père Goriot

Obéissant à La Loi, la Direction de « Gaga » Fait Paraître, A La Demande de Mme Veuve Vauquer, née de Conflans, Son Droit de Réponse A L'Interview Qu'A Donnée A Notre Journal M. Jacques Collin, dit Vautrin, dit « Trompe-la-Mort », Interview où Il La Met Notamment En Cause

 

Monsieur et Estimé Directeur,

Etant l'une de vos ferventes lectrices, vous jugerez de ma stupéfaction lorsque j'y ai vu rapportés les propos indignes de M. Jacques Collin. Ma servante, la fidèle Sylvie, dont je n'ai jamais compris pourquoi M. de Balzac voulait qu'elle fût grosse car elle est plate comme une limande-sole, en a dû m'apporter mon flacon de sels, c'est vous dire.

J'admets qu'à une certaine époque et pour répondre justement à la demande du très Honoré et Honorable M. de Balzac, j'avais accepté chez moi cet individu dont je me suis toujours méfiée. D'ailleurs, il portait une perruque : c'est là un signe qui ne trompe pas. (Songez, M. le Directeur, à toute la perversité que dissimulait, dans votre société, la perruque d'un Andy Warhol et j'ajouterai : Brad Pitt, lui, ne porte pas de perruque!)

Sur sa régularité dans le paiement du terme, je n'ai rien à reprocher à M. Collin, que je préfère appeler d'ailleurs M. Vautrin car c'est sous ce patronyme que je l'ai connu. Sur son influence sur mes pensionnaires, en principe non plus. C'était un homme en apparence aimable et toujours prêt à rire et à « blaguer » comme nous disions à l'époque. De temps à autre, je l'admets aussi, il a eu la bonté de m'offrir une place à la Gaîté ou aux Italiens. Je précise, M. le Directeur, que les spectacles auxquels j'ai assisté en sa compagnie étaient toujours d'une décence remarquable. Rien à voir avec ce que vous appelez aujourd'hui le « Cheval Fou » (que, selon une détestable manie, vous appelez à l'anglaise le « Crazy Horse ») ou encore cette horreur dévergondée de « Moulin Rouge. »

Il est par contre des points sur lesquels je me dois d'attirer votre attention et celle de vos lecteurs qui auraient pu s'y méprendre – et croire les propos de M. Vautrin comme paroles d'Evangile.

D'abord, je n'aurais jamais accepté une « relation » entre deux hommes dans mon honorable pension. « Et votre enseigne ? » me direz-vous. Mais, monsieur, malgré tout le respect que je dois à son indubitable génie, cette enseigne n'a jamais existé autrement que dans l'imagination de M. de Balzac, dont j'ai le regret de dire que, malgré son insigne talent, il se droguait toute la journée au café au point que, m'a-t-on assuré, de la fumée lui sortait parfois des oreilles, surtout lorsqu'il était, selon une formule aujourd'hui consacrée, « en manque. »

De surcroît, M. Vautrin a honteusement profité de l'extraordinaire dépendance à la caféine de M. de Balzac pour lui faire croire des choses qui ne se sont JAMAIS passées dans ma maison ! Non seulement l'enseigne, mais cette « relation » entre M. Vautrin et M. de Rastignac – un jeune homme si bien élevé, si élégant, M. le Directeur, qu'aurait-il eu de commun avec ce bagnard ?… Sans compter que M. de Rastignac était, comme nous disions à l'époque, « couvert de femmes. Les filles Goriot notamment lui couraient après dans mes escaliers que c'en était un scandale !

Quant au « gros, gros faible » que j'aurais porté, selon ses dires, à M. Vautrin, permettez-moi de vous affirmer qu'il n'a jamais existé que dans son imagination perverse et diffamatoire. Bien souvent, trop souvent, j'ai dû repousser ses avances. Votre époque étant ce qu'elle est, je serai, quoique avec décence, assez explicite : mains baladeuses, propos inconvenants de gaillardise éhontée, allusions poussées et répétées à ma chambre et à mon lit que, paraît-il, j'eusse aimé à partager avec un homme aussi viril que se prétendait M. Vautrin … Mon pauvre époux, M. Vauquer, s'en retournait à chaque fois dans sa tombe, je le sentais.

Bref, j'allais interpeller M. de Balzac pour qu'il ramenât M. Vautrin à des sentiments plus décents lorsque, par un miracle que je ne m'explique pas, il fit arrêter M. Vautrin. Combien j'en fus heureuse et soulagée, je ne puis vous le dire ! Mais ce bonheur fut bref. La mort prématurée de ce bon M. Goriot, locataire exemplaire s'il en fût, me plongea dans l'affliction la plus totale et la plus sincère. M. Vautrin ment quand il parle de draps rapiécés que j'aurais vendus pour servir de linceul à ce malheureux ! Il me diffame tout simplement en assurant que j'aurais osé profaner la mort en prélevant le joli médaillon d'or que le pauvre M. Goriot avait au cou et qui contenait le portrait de ses deux filles adorées ! Quant à me comparer, fût-ce de manière indirecte, à cette roulure de Melle Michonneau et à ce monstre de Judas qui vendit Notre-Seigneur pour trente deniers, Monsieur le Directeur, cela relève du blasphème pur et simple !

Hélas ! M. Vautrin, bien à l'abri sous l'aile de M. de Balzac, parvint à convaincre celui-ici que des détails aussi triviaux ennobliraient son livre. Il lui promit du café, du café et encore du café … Et l'inévitable se produisit.

M. le Directeur, en publiant ce droit de réponse en votre XXIème siècle si moderne et ouvert d'esprit, vous rendrez justice à une malheureuse veuve qui, au XIXème, n'avait plus auprès d'elle aucun homme digne de ce nom pour lui éviter les outrages auxquels elle se trouvait exposée, étant bien obligée, hélas ! de gagner sa vie.

Croyez, M. le Directeur, à la reconnaissance éternelle de celle qui restera, pour les amateurs de belles lettres :

la Veuve Vauquer,

née de Conflans,

par la grâce de M. de Balzac

 

 

 

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Commenter cet article

Brenda 05/04/2015 08:35

Je pourrais faire des phrases et des phrases mais je pense qu'un mot suffit : excellent ! Bravo Cécile !

Morgane 03/04/2015 22:46

Waouh, Cécile, c'est super ! C'est une nouvelle Mme Vauquer que nous découvrons là. ;)
J'ai beaucoup aimé la formule "du très Honoré et Honorable M. de Balzac" et l'humour que tu as parfaitement su intégrer à la lettre, bravo !

Keraline 03/04/2015 16:58

J'ai beaucoup aimé la lettre de la veuve Vauquer: c'est bien écrit et le style bien enlevé. L'humour est toujours présent et c'est un plaisir. Vous avez su retranscrire l'esprit de la veuve et des épisodes du roman. Ce n'est pas la première fois que je vous lis et je trouve que vos écrits sont toujours de bonne qualité. Merci.