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Publié par Brenda

Passage marquant - Lucrèce Borgia

LE TABLEAU FINAL

 

 

Plus de deux heures ont passé, nous avons vu l'histoire se dévider, tranquillement, passionnément. Une Lucrèce Borgia qui doute, ne veut qu'une chose : l'amour d'un fils qui l'idéalise sans le savoir, et se rendre digne de l'adoration mêlée de souffrance qui anime Gennaro. Mais Dona Lucrezia n'atteindra jamais son objectif de devenir bonne, peut-être d'une part à cause du petit diable qui danse sur son épaule (Gubetta, incarné par Jérôme Bidaux) mais aussi peut-être à cause de son nom " Borgia " que l'on lui crachera à la figure avant de le modifier finement au frontispice de son palais.

 

L'une des scènes qui m'a marquée est ce que j'ai appelé le "Tableau Final". La lumière passe au rouge, le plateau est noyé par le rouge un rouge colère, rouge vengeance, rouge passion, rouge amour, rouge douleur, rouge mort. Dans "Britannicus" Racine disait avoir décrit "le monstre naissant" : le moment où Néron devient un monstre. Ce n'est pas un montre naissant que l'on admire ici, c'est un monstre qui se dévoile. Jusqu'ici, Lucrèce attisait plus la pitié, voire la compassion pour certains, que la haine chez le spectateur. On entendait les personnages hurler leur haine contre cette femme, leur douleur et lister ses méfaits. Mais Lucrèce Borgia apparaissait comme une mère désolée et souffrante plus que comme un monstre. 

À ce moment précis, tout bascule. On voit le monstre dont on nous a crié les méfaits, le monstre qui se venge d'avoir été humilié et battu à coup de gerbes d'eau, le monstre qui par sa vengeance mérite tout ce qui lui a été fait et bien plus encore. 

 

Béatrice Dalle se fond dans la peau du personnage, elle se tient droite, altière et royale côté jardin, sa robe ne touche pas l'eau. Elle regarde la scène chaotique, les restes de " l'ORGIA " jonchent le sol et parmi eux cinq presque cadavres qui se tordent de douleur sous l'effet du fameux vin de Syracuse des Borgia.

Rouge vin, rouge victorieux.

Lucrèce s'avance et explique, dévoile le pourquoi et le comment. Ces cinq jeunes hommes l'ont humiliée et ils doivent le payer de leur vie. L'humaine cède peu à peu place à une bête, féline et carnassière qui s'approche à quatre pattes, dans un vacarme de clapotis, de ses victimes agonisantes. Elle leur a fourni des cercueils de fortune et les achève, du baiser de la mort, de l'étreinte de la femme inceste, la femme adultère, la femme meurtrière. 

 

Ce qu'elle ignore en revanche, cette femme panthère tachée de sang, c'est que son fils, son précieux Gennaro, celui pour qui elle était prête à changer, agonise également dans l'ombre des coulisses. Il est moins atteint que les autres par le mortel breuvage, peut-être parce que l'antidote coule encore un petit peu dans ses veines. L'univers de Lucrèce s'effondre alors.

Celui qu'elle a déja sauvé du poison va mourir. Et elle n'y peut rien faire. Mais bien pire que cela, elle a perdu tout espoir d'être un jour adorée pour sa bonté et sa souffrance.

 

Le mal que l'on sentait s'infiltrer pernicieusement dans chacune des scènes explose ici. Lucrèce, agenouillée, suppliante, dévoile à Gennaro son identité : il est le fils de Jean Borgia, frère de Cesare et Lucrèce. Le jeune homme torturé - physiquement et moralement - s'empare d'une seconde arme à feu (la première ayant servi à éliminer Gubetta et son sbire qui voulaient l'arrêter).

Cette fois-ci il est prêt, son nom est Borgia.

Le mal coule dans son sang, il peut tuer cette femme implorante qui ne peut-être autre que sa tante. Mais l'horreur se s'arrête pas là. Les coups de feu partent, font exploser la salle, sursauter le public, on a l'impression que la salle qui a pris des allures d'aquarium avec la reflexion de l'eau au plafond, va s'effondrer sur nous. Mais bien plus que des coups de feu qui partent, c'est l'âme du jeune homme qui s'étiole.

 

Lucrèce, à terre (ou plutôt à eau), cherchait à le convaincre qu'il était encore pur et innocent, que la tuer ne l'aiderait pas mais le salirait. La phrase : " Je t'ai éloigné de ce monde, de l'univers Borgia, pour te protéger et t'éviter de devenir un monstre comme le reste de la famille, comme moi" brûle dans l'air, silencieuse, muette, pas prononcée par Lucrèce mais entendue par le public entier.

Le dernier coup de feu meurtrier retentit. Suivi d'un " Je suis ta mère" dix mille fois plus retentissant.

 

Gennaro, le fils né de l'inceste, s'effondre, terrassé. Il a tué sa mère, celle qu'il adorait et haïssait à la fois. Quoi de plus classique pour un Borgia après tout ?

Mais animé de ses toutes dernières forces, le jeune homme recouvre le corps de sa mère d'un lourd drap trempé ( le même drap spectateur de ses cauchemars atroces) et s'éteint, enlaçant plus ou moins le corps de la terrible Lucrèce Borgia. L'amour envers une mère a été plus fort que la haine envers une reine dans les derniers instants : Gennaro est un Borgia mais il est Gennaro avant tout.

 

 

 

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Commenter cet article

Bryan 11/01/2015 23:39

Super Article , une fois de plus ^^

Ysoline 10/01/2015 23:23

Super article, parfaitement rédigé : Bravo ! :)

Brenda 11/01/2015 09:50

Merci Ysoline ! :)

Marion 10/01/2015 16:38

Super article Brenda, vraiment félicitations. C'est moi aussi un tableau qui m'a tous particulièrement marqué de part l'intensité du moment en lui même et la multitude d'émotions ressentis au travers du jeu des acteurs notamment. Tu as réussi à mettre les mots sur certains aspects de la pièce que je n'avais pas forcément très bien compris ou auxquels je n'avais pas fait spécialement attention. Ta mini analyse est vraiment percutante et même si j'avais déjà adoré la pièce en sortant de la salle, ton article me l'a d'autant plus fait aimer ! :)

Brenda 10/01/2015 17:49

Merci Marion !