Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Publié par Brenda

Voltaire / Rousseau 27 - Derniers rayons

 

EXTRAITS D'UN DIALOGUE THEATRAL
ENTRE VOLTAIRE ET ROUSSEAU
A LA MANIERE DE JEAN-FRANCOIS PREVAND

 


(...)

 

VOLTAIRE : Votre candeur m'épatera toujours ! Comment un homme pourrait-il être heureux au milieu de la nature, dans la solitude ? Là est la vraie question. Iriez-vous jusqu'à contredire Aristote qui démontra dans La Politique qu'un homme est fait pour la société ?

 

ROUSSEAU : Bien sûr que non ! Un homme peut être heureux en vivant en société, j'en suis persuadé mais je pense que notre société est bien trop versée dans les préjugés et les passions factices pour rendre un homme heureux en son sein.

 

VOLTAIRE : Mais à quel Juvénal ai-je affaire ? Vous considérez-vous donc plus moral que la société toute entière ?

 

ROUSSEAU : Je n'ai jamais voulu laisser entendre pareille chose ! Mais vous ne pouvez nier que notre société possède plus de vices que de vertus.

 

VOLTAIRE : Peut-être est-ce parce que certains de ses membres s'acharnent à la dépraver, et tentent de corrompre les esprits en serinant qu'elle n'est point appréciable et que seule une vie proche de celle du second état de nature l'est.

 

ROUSSEAU : En effet, je vous remercie de le mentionner même si c'est dans le cadre de la moquerie : la nature est, selon moi, le pilier d'une vie heureuse. L’Homme est né dans un univers vierge de toute perversion, il était nourri et choyé par une nature luxuriante, bienveillante. Au beau milieu des arbres ployant sous les fruits gorgés de sucre, discutant paisiblement à l'ombre des feuilles, assis sur un tapis d'herbe grasse, oui, l'Homme était à sa place. En harmonie avec la mère nourricière, en harmonie avec lui-même, en harmonie avec les autres.

 

VOLTAIRE : Voilà une tirade résolument obscurantiste ! Vous écartez de l'idée de bonheur toute notion d'art ou de biens ! Mais l'Homme n'a-t-il pas traversé les siècles en évoluant pour au final profiter de cette évolution ? N'a-t-il créé art et commerce, codifié une société inconstante et embelli le banal au gré de dorures et de coups de pinceau, que pour ensuite oublier ? Oui, un homme, un honnête homme du moins, use de biens matériels, jouit de l'opulence et évolue dans la fastuosité de décors somptueux et d'une société élevée : il est alors heureux. Prenons pour exemple notre roi, Louis XV, bien qu'il chasse les grands esprits de sa cour (dit avec amertume), vit dans le luxe absolu et l'ayant côtoyé il y a bien des années, je peux affirmer que ce luxe était bel et bien la raison de son bonheur.

 

ROUSSEAU : Vous exagérez ! Je ne considère en effet pas le progrès et le luxe qu'il amène comme source de bonheur, mais je ne tombe pas dans l'obscurantisme pour autant ; c'est d'ailleurs une chose à laquelle nous nous opposons tous deux. Mais la vision d'un ruisseau serpentant paisiblement au milieu de la verdure originelle, d'un soleil déclinant déversant ses derniers rayons rougeoyants sur des feuilles couleur lie de vin, d'une pâquerette intacte tendant ses pétales clairs vers l'astre évanescent, ne vous émeut-elle pas ? La nature dans sa plus simple beauté ne vous touche-t-elle pas ? Ne sentez-vous pas votre cœur battre à l'évocation de telles images ?

 

VOLTAIRE : Non.

 

(Rousseau se lève brusquement, la chaise tombe dans un dernier grincement désagréable. Emporté par ses émotions, il marche en travers de la scène. Reprenant son souffle, il cherche une autre façon d'atteindre Voltaire.)

 

ROUSSEAU : N'êtes-vous donc qu'un être froid et insensible ? Ajoutez à ces tableaux idylliques une compagnie estimable et vous avez l'exacte représentation du bonheur.

 

(Voltaire se lève à son tour et part d'un grand éclat de rire qui se finira dans une quinte de toux. Le philosophe se rassoit, un peu plus voûté et à bout de souffle. Rousseau le regarde inquiet.)

 

A SUIVRE

 

Voltaire / Rousseau 27 - Derniers rayons
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article