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Publié par Morgane

Voltaire / Rousseau 22 - Vêtement d'Arménie

 

EXTRAITS D'UN DIALOGUE THEATRAL
ENTRE VOLTAIRE ET ROUSSEAU
A LA MANIERE DE JEAN-FRANCOIS PREVAND

 

(...)

 

VOLTAIRE : Vous sautez vite aux conclusions, mon cher Rousseau... Moi qui suis parfaitement heureux au milieu de ces « frivolités », qui ai su me satisfaire avec joie de mon époque, qui aime à s'entourer d'ornements et de possessions, je regrette autant que vous, je vous l'assure, que vous ne soyez pas né au temps de nos aïeux...

 

ROUSSEAU (l'interrompant avec vivacité) : Ce qui par le plus heureux des hasards vous aurait épargné le chagrin de souffrir mon existence, n'est-ce pas ?

 

VOLTAIRE (riant sous cape, à part) : Il se fustige lui-même l'animal ! (Haut, feignant la dénégation) Monsieur ! Ne dites pas de pareilles sottises, enfin ! Si vous n'étiez pas né sous notre bon vieux ciel, dans notre bonne époque, qui donc, je vous le demande, m'aurait fait l'incommensurable bonheur de m'apporter inopinément un bouquet de fleurs des champs !?

 

ROUSSEAU : Moquez-vous ! Je n'avais pas l'ambition ni le dessein de vous apporter un bouquet de joie, j'ai seulement cru bon et courtois de vous offrir un bouquet de simplicité, reflétant ma sincérité qui fut jadis à votre service.

 

VOLTAIRE : Votre sincérité ! Quel euphémisme, mon bon Monsieur ! Vous qui pour être en harmonie avec vous-même éprouvez constamment le besoin de vous justifier, de vous expliquer, enfin, de vous mettre à nu !

 

ROUSSEAU : Peut-être eût-il fallu que je vienne nu en effet, cela vous aurait épargné la désagréable vision de mon vêtement d'Arménie qui semble tant vous déplaire, si j'en crois vos regards suintant de mépris.

 

VOLTAIRE (confus d'avoir été percé à jour) : Comment ? Quoi ? Moi ? Du mépris ?

 

ROUSSEAU : Eh bien, Monsieur, sachez que ce vêtement me procure un grand sentiment de bien-être et de confort, et que pour moi ce bien-être compte plus que la superficialité de vos inutiles fanfreluches et autres rubans ridicules !

 

VOLTAIRE (à part) : Allons donc, voilà qu'il recommence... Rousseau et son éternelle sobriété... au nom de laquelle il se vêt comme un saltimbanque. (Haut) Mon ami, vous tendez la toque...hum...le bâton pour vous faire battre ! Je n'ai pas soufflé un mot de votre tenue ! Quant à mes « inutiles fanfreluches », sachez, Monsieur, que c'est ainsi qu'on reconnaît un homme de cour, qui se doit par ailleurs d'être élégant, autant par sa garde-robe que par ses écrits.

 

ROUSSEAU (fixant le chef de Voltaire d'un air volontairement ironique): À ceci et aux boucles de sa perruque je présume. Dommage que cette élégance qui vous rend heureux fasse à ce point le malheur de ceux qui subissent vos charmants traits d'esprits, tirés comme des flèches avec la volonté de détruire. Car en réalité je suis fervent admirateur de votre plume, c'est pourquoi il est dommage que nous nous entendions si peu sur le fond.

 

VOLTAIRE (légèrement surpris par la remarque, se redressant avec un vague regain d'intérêt qui met en évidence sa propre fatuité) : Vous êtes en fait moins sot et impertinent que vous en avez l'air.

 

ROUSSEAU (triomphant) : C'est là, Monsieur, toute la différence entre nous, ce dont je me flatterais si l'humilité n'était pas une de mes valeurs.

 

VOLTAIRE (ayant l'air d'avoir avalé un aliment particulièrement déplaisant ; à part d'abord) : Quelle impertinence ! Je retire ce que j'ai eu la faiblesse de dire précédemment, cet homme-là est trop honnête pour être convenable ! (Haut ; d'un air pincé) Eh bien, ceci a le mérite d'être clair.

 

ROUSSEAU : En effet.

 

VOLTAIRE : J'aurai tort d'espérer la moindre tournure alambiquée de votre part.

 

ROUSSEAU : Ma sincérité dépourvue d'artifices vous déplaît-elle ? A moins qu'elle vous mette mal à l'aise, vous qui avez pour habitude de déguiser toutes vos attaques.

 

VOLTAIRE (feint l'assentiment pour se sauver la face) : Vous m'avez percé à jour, cher ange ! Mon goût du luxe se perçoit jusque dans ma plume ! Mais je comprends bien que vous n'entendez rien à ces choses là, trop peu simples pour vous.

 

( Rousseau, désarçonné par ce soudain changement de ton, ne sait que répondre et regarde autour de lui comme si ses fleurs des champs pouvaient lui être d'un quelconque secours)

 

VOLTAIRE (d'un ton plus assuré, victorieux) : En réalité, vous n'êtes pas seulement heureux retranché derrière votre simplicité, vous êtes tout bonnement réfractaire à toute forme d'humour. Le sarcasme glisse sur vous comme si votre sincérité était une seconde peau gluante.

 

ROUSSEAU (serrant les dents) : Au moins vos persiflages ne m'atteignent-ils point !

 

VOLTAIRE (désinvolte) : Peut-être, mais cela vous donne un air nigaud.

 

ROUSSEAU (se levant d'un coup, furieux) : Il suffit ! J'en ai assez entendu ! Je ne compte pas rester ici une minute de plus, à souffrir vos moqueries irrévérencieuses ! Brisons là, Monsieur !

 

VOLTAIRE (sempiternellement goguenard) : Comment ? Déjà ?

 

ROUSSEAU (agité et catégorique, comme se délestant d'un poids) : Je ne vous aime point, Monsieur ; vous qui ne m'avez à ce jour épargné aucun affront, à moi votre disciple et votre zélateur ! Je vois bien qu'il est vain de tenter de converser avec vous, puisque de toute évidence avec moi vous ne souhaitez que bavasser. J'ai eu tort d'espérer la moindre réconciliation entre nous. Nos positions ne cesseront de diverger ! On ne m'y reprendra plus ! (Il esquisse une courbette insolente, une moue dédaigneuse lui tordant la bouche) Monsieur, je ne vous salue pas !

 

(Il sort en coup de vent ; Voltaire se retrouve seul dans son cabinet, avec sa perruque un peu de travers qui lui donne un air ridicule)

 

Voltaire / Rousseau 22 - Vêtement d'Arménie
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