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Publié par Morgane

Voltaire / Rousseau 21 - Bals et salons

 

EXTRAITS D'UN DIALOGUE THEATRAL
ENTRE VOLTAIRE ET ROUSSEAU
A LA MANIERE DE JEAN-FRANCOIS PREVAND

 

(...)

 

ROUSSEAU : Eh bien oui, c'est ainsi que je suis heureux, entouré d'une nature sincère et authentique, couvé par la majesté des arbres, bercé par le doux chant des feuilles rendues transparentes sous le soleil ! Oui, là, les deux pieds dans la terre bienveillante et généreuse, je peux jouir d'un plaisir si pur, si sain, bien loin de tous les artifices qui font votre quotidien, que vous jugez nécessaires et que j'estime vains.

 

VOLTAIRE : Soit. Quant à moi, je vous laisse volontiers votre terre crasseuse, pour jouir sans aucune honte des délices d'une peau fraîche et douce, embaumant des parfums les plus suaves. Je vous laisse de même, toujours avec joie, la litanie brute de vos chers feuillages, à laquelle je préfère l'ivresse délicieuse et douce de la musique grandiose, comme il est donné d'entendre au gentilhomme allant par le Grand Monde.

 

ROUSSEAU (d'un ton scandalisé et faisant de grands mouvements avec les bras) : Monsieur, comment pouvez-vous ainsi dénigrer la Nature Mère, quand vous ne la connaissez que séquestrée dans l'or d'un cadre, peinte de la main de l'homme, et toujours derrière un quelconque soi-disant grand personnage ?

 

VOLTAIRE (narquois): De la même façon que vous vous permettez, Monsieur, de dénigrer les bals et les salons où l'on vous remarque par votre absence assidue, vous qui boudez la compagnie de vos contemporains. Et ne battez donc pas ainsi des bras, on pourrait vous prêter le dessein de vous envoler pour demeurer plus loin encore de vos semblables.

 

ROUSSEAU (agacé): Et c'est ainsi, pourtant, je ne trouve le bonheur que loin de tout tiers importun, loin de toutes ces hypocrisies et escobarderies, de ces compliments mielleux et fielleux, de ces affabilités feintes, proférés par des freluquets fourbes et félons, pareils à ceux dont vous aimez vous entourer. La nature est mon refuge, elle tient à distance toute cette agitation, toutes les turpitudes de la cour. Là je peux à ma guise inventer un monde plus doux, un âge d'or selon ma fantaisie, une quiétude pure et saine. Il est clair, Monsieur, que vous ne pouvez souffrir ma présence, alors soyez reconnaissant de l'absence manifeste que je vous offre à chacun de vos rendez-vous dans le « Grand Monde ».

 

VOLTAIRE (à la fois radouci et enthousiaste, croisant les jambes et susurrant) : Allons, mon petit philosophe, allons, vous vous faites du mal. (à part) En vérité il excite la pitié à n'être heureux que dans son monde imaginaire... (Haut) Quel crime y a-t-il à s'entourer de braves gens parmi les plus raffinés, les plus cultivés, les plus éloquents enfin ? Je suis un homme du monde, je n'ai point honte de l'avouer, et comme tout mondain je suis charmé par les douceurs des arts et des plaisirs. J'aime les hommes de goût, j'aime le luxe, il est vrai. Je trouve la félicité dans la foule des beaux-arts, dans le très essentiel superflu, la moindre parure scintillante s'ajoutant à la tapisserie de ma douce existence.

 

ROUSSEAU : Je vois bien, Monsieur, combien vous êtes heureux dans votre temps. J'estime pour ma part être en décalage avec les préoccupations de mon siècle.

 

VOLTAIRE : Je le vois bien, et cela m'attriste, mais par pitié, ne me faites pas un de vos éloges vibrants de l'état de nature !

 

ROUSSEAU (visiblement vexé) : Je n'en avais aucunement l'intention ! J'ai bien constaté que vous ne portiez pas grand intérêt à mes ouvrages. Cependant vous ne pouvez nier que notre époque, qui se veut éclairée par les Lumières de la connaissance, n'a jamais été aussi frivole et volage. Nos ancêtres les plus lointains étaient peut-être pauvres, ce qu'ils ne savaient par ailleurs sans doute pas, mais au moins étaient-ils véritablement heureux, puisque, indépendants et libres, ils ne souffraient d'aucun manque, d'aucune compétition. Mais voilà qu'est apparue la propriété, corrompant l'homme, faisant reculer sa pureté originelle dans les tréfonds de l'oubli...

 

VOLTAIRE : Vous sautez vite aux conclusions, mon cher Rousseau... Moi qui suis parfaitement heureux au milieu de ces « frivolités », qui ai su me satisfaire avec joie de mon époque, qui aime à s'entourer d'ornements et de possessions, je regrette autant que vous, je vous l'assure, que vous ne soyez pas né au temps de nos aïeux...

 

ROUSSEAU (l'interrompant avec vivacité) : Ce qui par le plus heureux des hasards vous aurait épargné le chagrin de souffrir mon existence, n'est-ce pas ?

 

A SUIVRE

 

 

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