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Publié par Morgane

Voltaire / Rousseau 20 - Bibelots

 

EXTRAITS D'UN DIALOGUE THEATRAL
ENTRE VOLTAIRE ET ROUSSEAU
A LA MANIERE DE JEAN-FRANCOIS PREVAND

 

 

ROUSSEAU : C'est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards... En vous offrant le fruit de mes tristes promenades, je ne prétends pas vous faire un présent digne de vous mais vous rendre l'hommage que nous vous devons tous comme à notre chef !...

 

VOLTAIRE (l'invitant à s’asseoir sur une chaise) : Asseyez-vous !...

 

(Rousseau obtempère en silence. Sa tenue vestimentaire crée un curieux contraste avec le mobilier Louis X. Voltaire fait semblant de ne pas le remarquer)

 

VOLTAIRE : Eh bien, cher ange, que me vaut l'honneur de cette visite inattendue mais... hum... ô combien délicieuse ? Je présume que vous ne venez pas à moi dans le seul but de m'offrir vos fleurs si... champêtres !

 

ROUSSEAU : Non, Monsieur, en effet, mais j'étais en chemin pour vous aller visiter lorsque j'ai vu les fleurs, si jolies et si pleines d'épines, et c'est naturellement que j'ai pensé à vous.

 

VOLTAIRE : Ce cher ange... ! (à part, indigné) Comment ! il voit des épines et aussitôt pense à moi ! (Haut) Vous me voyez touché d'une intention si aimable. (Puis, sans cacher sa réprobation :) Je vois, mon très cher philosophe, que vous aimez toujours autant la ruralité, et d'une passion si ardente !

 

ROUSSEAU (sur le même ton) : Je l'adore en vérité, je lui trouve les mêmes somptueux attraits que vous décelez dans les arts frivoles et les brillants ornements, semblables au grand nombre d'objets que vous avez là ! ( il désigne l'ensemble de la pièce d'un large geste de la main)

 

VOLTAIRE (avec un sourire en coin) : N'est-ce pas qu'ils sont nombreux ? Vous aimez ?

 

ROUSSEAU : A dire vrai, ce foisonnement me donne le tournis...

 

VOLTAIRE : Oh, j'imagine que ce n'est pas chez vous qu'on peut observer pareille opulence !

 

ROUSSEAU : Vous dites vrai, Monsieur, puisque je n'y vois pas un quelconque intérêt.

 

VOLTAIRE : Avez-vous vu cette somptueuse statuette ? Elle me vient d'Asie.

 

ROUSSEAU : Vous voulez dire, celle qui est perdue entre tous ces bibelots là-bas ?

 

VOLTAIRE (feignant de ne pas remarquer l’ironie) : Celle-là même. Ah, quelle belle époque que la nôtre, où le développement du commerce permet tant d'échanges !

 

ROUSSEAU : Le commerce est de toute évidence une bonne chose, mais seriez-vous moins heureux sans cette statuette ?

 

VOLTAIRE : Je ne le serais pas moins, puisqu'un autre objet occuperait sa place.

 

ROUSSEAU : Je ne parviens pas à comprendre ce goût du luxe et de l'étalage...

 

VOLTAIRE (d'un ton badin): Assurément vous ne comprenez pas.

 

ROUSSEAU (piqué): Me traitez-vous d'idiot ?

 

VOLTAIRE (avec un sourire hypocrite): Allons, je n'oserais pas !

 

ROUSSEAU (calmement cette fois): Rien n'est moins certain.

 

VOLTAIRE (comme il constate que son interlocuteur ne régit pas à la provocation à peine voilée, avec impatience) : Rien, sauf votre flagrant manque de goût.

 

ROUSSEAU : De grâce, ne vous emportez donc pas ! Et, malgré mon respect pour vous, je trouve bien plus sain mon inclinaison pour l'immense variété de fleurs que recèle une forêt, que votre dévotion pour l’acquisition opulente de bagatelles.

 

VOLTAIRE : C'est donc là que réside votre bonheur, dans la forêt fangeuse et suintant d'un mortel ennui ? Vos deux pieds crottés enfoncés dans un sol limoneux et brut ? Ah, il est beau l'état de nature !

 

ROUSSEAU : Ne mélangez pas tout, de grâce, Monsieur ! Est-ce que je vous blâme, moi, d'aimer vous entourer de luxes clinquants et de passions factices, vos deux fesses enfoncées dans le siège d'un fauteuil rutilant, jouissant de votre mollesse et de gloussements forcés ?

 

VOLTAIRE (se redressant nerveusement) : Eh bien oui, en vérité, c'est exactement ce que vous méprisez. Aussi ne marquez point d'étonnement si vous m'entendez me moquez de votre amour pour les pâturages dont vous devriez...

 

ROUSSEAU : Brouter l'herbe, oui, je sais, tout à fait désopilant !

 

VOLTAIRE (ironique) : Ne vous fâchez point, cher ange. Oh, que je suis taquin !

 

A SUIVRE

 

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