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Publié par Youn

Voltaire / Rousseau 9 - Parc ou forêt ?

 

 

EXTRAITS D'UN DIALOGUE THEATRAL
ENTRE VOLTAIRE ET ROUSSEAU
A LA MANIERE DE JEAN-FRANCOIS PREVAND

 

 

(...)

 

Voltaire : Si je vous comprends bien, mon cher, pour vivre heureux et épanouis, il nous faudrait vivre en reclus, tels les bêtes les plus infâmes, loin de nos semblables et dans le plus grand dénuement. Je ne sais quoi penser de tout cela… Il me semble que votre misanthropie devient de plus en plus préoccupante, très cher Jean-Jacques. Quant au dénuement dans lequel vous prétendez vivre, il n'est pas de mon goût, et je me permets de vous rappeler que ce ne sont point les araignées qui ont tissé votre surprenant manteau.

 

Rousseau : Monsieur, parcourez un champ de marguerites en fleur, une forêt silencieuse comme à l'aube du monde, et osez me prétendre ne pas être saisi par cette saisissante beauté. Le calme et l'harmonie qui règnent dans ces lieux sont autant de facteurs d'apaisement et d'inspiration. Le bonheur réside dans une vie passée au sein de la nature, sous la protection de la divine Providence, ainsi que dans l'élévation de la pensée humaine vers le Créateur. Cela ne saurait se faire, Monsieur, au milieu des babillages incessants du monde, des querelles futiles auxquels l’homme se livre dès lors qu'il côtoie ses semblables.

 

(Rousseau s'arrête, contemplant son adversaire d'un air satisfait, tout en jetant fugacement, par la fenêtre, des regards exaltés à la forêt proche. Voltaire se ressert une coupe de vin, il semble pensif depuis que Rousseau a achevé son discours.)

 

Voltaire : Vous avez voulu corriger ma pensée, eh bien laissez-moi tenter d'en faire autant. Pour moi, l'homme ne saurait vivre loin de ses semblables, si ce n'est dans la médiocrité, c'est le goût du luxe et les échanges entre les hommes qui leur permettent d'être heureux. Nos ancêtres ne vivaient pas heureux, non, il survivaient péniblement. La nature, si bonne et apaisante qu'elle puisse vous paraître, n'en est pas moins un lieu dangereux, d'autant plus pour un solitaire. La maladie et les bêtes vous guettent à chaque instant et j'ai la certitude que je n'aurais pas atteint mes soixante-neuf ans et n'aurais sans doute pas été aussi heureux que je le suis en dormant sur les sols battus par les pluies, vêtus de peaux de bête, sans aucune distraction si ce n'est mes efforts pour survivre, et crasseux. Quant à votre Providence, vous devriez en discuter avec quelque habitant de Lisbonne ! Le bonheur, mon cher Jean-Jacques, c'est, comme vous l'avez dit, l'élévation de la pensée humaine, mais également, soyez en sûr, les progrès qui l'accompagnent.

 

Rousseau : Croyez-vous que j'ignore la dureté de la nature ? Je l'évoque, vous le savez fort bien, dans l'un de mes premiers discours. Mais la nature m'a toujours semblé moins cruelle que la société des hommes. Monsieur, je crains donc que nous ne nous réconciliions pas plus en nos vieux jours qu'en notre prime jeunesse. Je vais me retirer car j'ai à faire, je retourne à mes promenades paisibles et solitaires. J'ai bon espoir que vous réfléchirez à ce que je vous ai dit. Sur ce, adieu, Monsieur.

 

(Dés que Rousseau a terminé, Voltaire a retrouvé son sourire, son départ ne semble pas le déranger et dès que Rousseau s'est avancé vers la porte, il a repris sa contemplation dans le miroir.)

 

Voltaire : Mon ami, vous me voyez fort affecté de votre départ précipité, je vous invite à revenir le plus souvent possible ! D'ailleurs vous avez pu remarquer que je possède un fort beau parc, et s'il vous vient l'envie d'y cueillir quelques baies pour un frugal repas, ou si vous voulez y élire domicile, n'hésitez pas. Au plaisir !

 

(Rousseau rougit de colère contenue et se drape avec affectation dans son manteau d'Arménien avant de sortir précipitamment. Voltaire, tout sourire, retire sa perruque et se remet au travail ; il est de nouveau occupé à sa correspondance, dont on aperçoit le reflet dans le miroir derrière lui : il est en train d'écrire une énième critique du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes...)

 

Voltaire / Rousseau 9 - Parc ou forêt ?
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