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Publié par Morgane

People - Narcisse Pelletier se lâche !

En 2012, François Garde publie son roman « Ce qu'il advint du sauvage blanc », qui raconte l'histoire de Narcisse Pelletier, jeune matelot français abandonné pendant 17 ans jusqu'en 1861, où il est retrouvé et ramené en France. Nous avons rencontré le personnage principal de ce roman, qui après s'être remis de ses émotions, nous livre ici une interview riche en révélations.

 

Bonjour Narcisse Pelletier, et merci de nous accorder cette entrevue.

Bonjour. Ne me remerciez pas, si ça n'avait tenu qu'à moi, je ne serais pas venu ! Mais enfin, l'auteur a dit que ce serait une bonne chose, alors j'obéis.

 

Heu... vous voulez dire que vous êtes ici contraint et forcé ?

C'est exactement ça ! Vous savez, après avoir passé 17 ans sur une île aux Antipodes de ma patrie, j'aurais préféré ne pas avoir à subir un énième interrogatoire comme ceux que l'on m'a infligé à mon retour en Europe. Hm, oui, voyez-vous, j'emploierai mon temps de façon tellement plus utile, en m’attablant devant une bonne grosse coupe de crème glacée...

 

Oh, je vois... Mais pour ce qui est de...

Des sablés aux fourmis et de la citronnade fraîche.

 

Je...je vous demande pardon ?

Pour accompagner la glace. Rien de tel après des années de régime forcé.

 

Votre régime alimentaire sur l'île était donc à ce point difficile ?

Vous plaisantez ? J'aimerais vous y voir, se nourrir exclusivement de tortue, de mollusques et de ces « espèces d'oignons ». Le vrai Narcisse Pelletier avait du gibier, lui !

 

Je ne vous suis pas très bien...

Que les choses soient claires, je ne suis évidemment pas le vrai Narcisse Pelletier. Je suis celui que l'auteur, François Garde a engagé pour tenir le rôle de cet homme dans son roman.

 

Vraiment ? Mais...et le rapport avec le gibier alors ?

J'y viens, j'y viens. L'auteur a rendu cette île presque inhospitalière sinon dépourvue d'animaux, mais c'était pour renforcer le côté aventurier du roman !

 

Vous voulez dire... qu'il a inventé tout ça ? Mais alors, certaines scènes ont dû être d'autant plus pénibles si elles étaient à ce point illégitimes, non ?

Oh, oui, bien sûr.

 

Je pense notamment à ce moment où les habitants de l'île vous sautent dessus pour vous arracher vos vêtements et votre boucle d'oreille.

Mon oreille, oui ! Mais enfin, c'est du chiqué tout ça... (rires) Vous ne pensez pas réellement que ces hommes m'auraient ainsi agressé alors que le reste du temps ils m'ignoraient ? En plus, l'anneau était faux, rien de plus qu'un bijou en plastique doré, l’accessoiriste n'a rien trouvé de mieux. Et le sang aussi d'ailleurs... Si vous saviez le nombre de fois où l'auteur a réécrit cette scène et où j'ai dû me barbouiller d'hémoglobine artificielle en poussant des cris de bête, pendant que les autres devaient m'opposer une indifférence totale ! Il y avait pourtant de quoi rire...

 

Justement, cette solitude n'a-t-elle pas été trop difficile à supporter ?

(Rires) Vous êtes si naïf... c'est presque touchant !

 

Vous voulez dire que...mais alors...oh. Non, quand même pas ?!

(Il rit de nouveau) SI ! C'est une autre invention de l'auteur. Il dépeint des êtres dépourvus de toute curiosité, sans empathie aucune, pour mieux renforcer la solitude qui doit m'étreindre. Mais le vrai Narcisse, lui, a été recueilli par une famille aborigène. Vous pensez bien qu'ils ne l'ont pas snobé !

 

C'est incroyable ce que vous me dîtes là ! Mais alors si ce n'était pas la solitude le plus dur, qu'était-ce donc ?

L'odeur.

 

Oh ! C'est donc vrai, les indigènes sont sales ?!

Certainement pas ! Vous baissez dans mon estime ! Vous n’adhérez pas à cette vision animale du « sauvage » j'espère ! Ce sont des foutaises ! Non, je voulais parler d'Octave.

 

Je vous avoue que je ne comprends pas bien...

Il avait une haleine épouvantable, vous ne pouvez pas savoir ! Et moi, je devais au début du roman, ne rien répondre et le laisser me parler dans le nez jusqu'à ce que je retrouve assez de français pour enrayer le flot de paroles nauséabondes ! Une vraie torture ! Mais à part ça, c'est un chic type. Malheureusement, il n'a jamais existé. C'est une autre invention de l'auteur. Mais celle-ci est pardonnable.

 

Je dois vous avouer que j'ai été fasciné par Octave, presque autant que par vous. D'un côté, il est touché par le silence et la solitude de ce compatriote qu'il veut aider, et de l'autre, le scientifique en lui est troublé par ce « sauvage blanc » en tant qu'objet d'étude. Il exprime plusieurs fois au fil du texte son désir de prestige, et espère bien que vous lui apporterez tout cela. Au fil des lettres, on voit alternativement ces deux personnalités s'exprimer, et il n'est pas rare de ressentir pour lui à la fois dégoût et empathie. Qu'en pensez-vous ?

Je pense qu'Octave est presque aussi touchant que Narcisse Pelletier de par son espèce de candeur, cette application de bon élève qui transparaît dans ses lettres. Mais, nom d'un kangourou, cet homme finit par avoir un ego surdimensionné ! Imaginez un peu, il finit par baptiser mes hypothétiques enfants, dont l'existence n'a jamais été avérée, comme s'il avait la plus petite légitimité sur eux, et qui de plus est de prénoms européens ! Il ne manque pas de culot ! Je ne nie pas qu'Octave ait eu une immense influence sur mon retour à la civilisation dans le roman, mais tout de même, sa mission lui monte un peu à la tête ! Et je ne parle même pas de ce pseudo « Théorème de Vallombrun » qu'il évoque un peu plus loin... Un théorème, rien que ça !

Octave est presque aussi touchant que Narcisse, mais nom d'un kangourou, cet homme finit par avoir un ego surdimensionné !

Eh bien... vous n'êtes pas tendre envers lui...

Désolé, vous m'avez posé la question alors... il fallait que ça sorte ! Je me sens mieux d'un coup.

 

Très bien. Je voulais justement aborder un sujet plus...hum...personnel. J'ai cru comprendre que vous avez eu, eh bien...nombre d'aventures, disons, charnelles et...

Sexuelles.

 

Je vous demande pardon ?

S'il vous plaît, ne prenez pas cet air offusqué, on dirait une classe de Première réagissant à l'emploi du mot ''phallique'' par leur professeur. Ce n'est pas un gros mot, il faut dire ce qui est : oui, durant mon retour en Europe, j'ai eu plusieurs - comment dîtes-vous? - aventures.

 

Hum...pouvez-vous nous en dire plus ?

Dîtes mon coco, on est pas dans une revue à scandale là, mais dans un magazine respectable de lycéens, alors à moins que vous ayez des parties de votre corps en trop – auquel cas je serais ravi de vous en débarrasser – je vous conseille de changer de sujet.

 

C'est compris... mais dîtes donc, c'est votre séjour chez les sauvages qui vous a rendu violent comme ça !?

Je vous arrête tout de suite. C'est encore quelque chose que François Garde a déformé. Le peuple qui m'a recueilli n'est pas plus violent que vous et moi. Par exemple, selon moi, la scène où une jeune fille se fait violer par le surnommé « Chemineau » n'aurait pas dû apparaître dans ce roman ! Enfin, vous trouvez vraiment cela normal et vraisemblable ? Une jeune fille est violentée en public et personne ne réagit, certains semblent approuver même ! En écrivant cette scène, l'auteur ne fait que renforcer le cliché du « méchant sauvage ». Il est évident que le viol n'était ni approuvé ni toléré chez les peuples aborigènes. Enfin, je n'ai pas eu mon mot à dire, après tout je ne suis qu'un personnage... Mais votre réaction prouve que ce mythe du « sauvage » est encore bien présent dans les mentalités et que François Garde n'a rien fait pour le réfuter.

 

Hmm, admettons. Mais quand est-il de vous ? Il me semble me souvenir d'un épisode particulier, à la page 236 si je ne m'abuse, où vous vous emportez contre Waiakh après avoir saccagé son abri. Votre discours, extrêmement virulent, tient tout de même sur presque cinq pages !!

Oh, ce passage-là... Eh bien... sachez que je m'y suis d'abord opposé. Mais comme je vous l'ai déjà dit, l'auteur est roi, il commande et les personnages obéissent comme des marionnettes sous sa plume. Ce discours illustre bien ce que je vous ai dit tout à l'heure : François Garde ne fait rien pour réfuter les préjugés que peuvent avoir les Européens sur les aborigènes. Ce fut très dur pour moi de traiter Waiakh de « petit diablotin tout noir », et pire que tout, de « sale petit macaque » ! Et puis toujours ces mêmes clichés accumulés au début du discours : « Vous êtes tous méchants. », « Vous êtes sales, vous puez », « Vous ne parlez pas, vous grognez », et bla bla bla ! Tout dans cette tirade semble fait pour que le lecteur assimile les aborigènes à des animaux. Et qui est-ce qui s'attire l'irritation du lecteur ? Moi bien sûr ! A part ça je suis le self-contrôle incarné.

L'auteur est roi, il commande et les personnages obéissent comme des marionnettes sous sa plume.

Me voilà rassuré... Mais dîtes-moi, vous n'allez pas vous attirer des ennuis avec l'auteur en révélant tout cela ?

C'est possible. Mais le livre est sorti, il a même gagné le prix Goncourt du premier roman, nous ne sommes plus sous contrat François Garde et moi, alors je vois mal ce qu'il pourrait trouver à redire. Car même s'il est vrai que de nombreuses incohérences marquent son ouvrage, je dois reconnaître qu'il écrit très bien. En fait, si je devais vraiment lui reprocher quelque chose, je dirais plutôt qu'il manque une préface où il expliquerait le sens de sa démarche, préciserait qu'il ne s'agit nullement d'un ouvrage anthropologique ou d'une biographie de Narcisse Pelletier. A la place du lecteur, étant donné qu'il n'y a aucune préface de ce genre, je me sentirai lésé.

 

Je ne peux qu'être d'accord avec vous. Merci à vous de nous avoir si bien éclairés sur le sujet, et d'être venu, même à contre cœur pour... heu je veux dire, d'avoir si gentiment accepté de répondre à nos questions !

Mais de rien, ce fut un plaisir.

 

Un dernier mot pour nos lecteurs, peut-être ?

Tortue.

 

... ?

On dira ce qu'on voudra mais la chair de tortue, bien cuite et accommodée avec goût, ça vaut bien une coupe de crème glacée ! C'est fichtrement bon.

 

Eh bien, merci Narcisse Pelletier, je penserai à vous la prochaine fois que...heu..je mangerai de la tortue...hum...

 

Propos recueillis par... un journaliste maintenant moins naïf.

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Commenter cet article

Elise 06/11/2014 20:24

Oui bravo, une interview originale mêlant humour et réflexion. À lire et à relire :)

MLB 05/11/2014 19:29

Désopilant !

Brenda 05/11/2014 19:19

Fantastique Morgane ! J'ai beaucoup aimé cette référence à une classe de Première... ;)